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Le prince artificiel
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Chapitre 1 Perdue dans la nuit
Nombre de mots : 1980    |    Mis à jour : 24/05/2021

Tout a commencé pendant une nuit. Une nuit plus froide et plus sombre que toutes les autres. Seul quelque rares étoiles brillaient dans l'immense voûte céleste, mais elles s'éteignaient aussi, lentement, progressivement, comme pour cesser définitivement leur existence. Un vent léger et froid soufflait du Nord, caressant la terre sèche et froissant les feuilles des arbres de la forêt profonde et hostile qui bordait la cité inconnue.

Mira portait une robe ivoire à manches longues en dentelle, un long manteau indigo épais qui lui tenait heureusement chaud, et des ballerines à talons en daim noir, le tout complété par un beau collier de cristal marron glacé que lui avait offert son frère aîné pour son dernier anniversaire. Bref, elle était aussi belle et fragile qu'un être magique pouvait l'être. Mais pendant cette nuit affreuse et incompréhensible, cela lui était totalement égale. Ses longs cheveux roux, flamboyants comme un crépuscule brûlant, tourbillonnaient dans l'air et encadraient un visage enchanteur d’une ovalité parfaite. Sa peau de porcelaine, mettant en valeur ses yeux brillants d'émeraude merveilleusement animés, se refroidissait dans l'obscurité glaciale. Elle soupira longuement, ne sachant plus que penser ni que faire.

Aussi loin qu’elle se souvienne, Mira avait toujours cru être était une fille chanceuse, bénie des dieux, dotée par eux de la beauté dont toute femme aurait rêvé ainsi que d'une famille riche et heureuse. Que c'était si vain, avait-elle coutume de penser, et toujours avec amusement, que certains de ses proches lui en ait voulu pour cela. Mais maintenant qu'elle se trouvait totalement perdue, à cause, de quelque chose dont elle n’avait aucun souvenir, dans un lieu qui semblait n'avoir jamais connu la lumière, elle commença à penser différemment. Avait-elle été finalement punie de sa trop grande confiance ?

Peu importe où ses yeux se posaient, peu importe où ses pas la menaient, tout était sombre et d’une froideur insupportable.

Mira secoua la tête, complètement impuissante et de plus en plus inquiète.

— Où diable suis-je tombée ? N'arrêtait-elle pas de se demander

Bien que la jeune fille aurait préféré s'arrêter et attendre que quelque chose ou plutôt quelqu'un qui aurait suffisamment de bonté, en dépit de l’endroit, vienne l'aider, elle continua à marcher, de plus en plus vite, de plus en plus loin. Toutes les routes qu'elle avait empruntées, étaient pavées et à moitié détruites, ce qui l'empêchait de progresser. Les bâtiments, grands et petits, de toute sorte, étaient protégés par des sortilèges si terribles et impénétrables qu'ils semblaient être eux-mêmes des mondes à part. Chaque recoin de ce royaume maudit était habité par des personnes de l'ombre aux yeux sombres et perçants dont seule la forme plus ou moins visible en ressortait. Mira se demandait, toute tremblante, s'ils étaient conscients de sa présence, s'ils avaient l’intention de commettre des actes d'horrible à son encontre, ou s'ils ne s'en souciaient tout simplement pas. Mais elle pensait que même si l’idée de lui prêter secours ne leur avait jamais traversé l’esprit, tant qu'ils n’avaient aucune volonté de lui faire du mal, leur inattention lui convenait relativement bien. Marchant sans fin et indéfiniment dans les longues ruelles, la jeune magicienne perdue avoua qu'en plus de sa fatigue devenant de plus en plus insupportable, elle ressentait une peur immense, viscérale, aussi profonde et terrible que cette odieuse nuit noire sans limite.

Après plusieurs heures de vaine recherche, Mira atterrit sur une immense place faiblement éclairée par des lampadaires et des spots publicitaires à moitié endommagés, et dont l'état de délabrement et de saleté répugnante ne semblait déranger personne à part elle.

De plus en plus affligée par l'aspect déplorable du lieu, par l'odeur nauséabonde qui s’y dégageait et aussi par les sensations tristes et macabres qu'il dégageait, la jeune fille se rebella.

Malgré sa peur croissante, la colère grondait en elle.

— Bon sang, j'en ai assez ! Je suis allée partout et j'ai marché pendant des heures dans cette obscurité totale, et tout ça pour quoi ? Seulement pour arriver ici, dans cet endroit crasseux qui n'avait d'autres idées que de ressembler aux autres !

Les gens étaient éparpillés dans chaque recoin de la place. Certains ont dû avoir la sagesse de s'isoler dans leur propre coin, d'autres géraient leurs affaires dans un silence prudent, d'autres encore formaient quelques groupes discutant avec acharnement sur un sujet qui devrait apparemment leur tenir à cœur, vu la façon dont ils se répondaient.

Alors qu'elle pénétra à son tour sur la place, le bruit de ses pas résonnait timidement dans l'air.

Elle vit des gens former un groupe suspect dans un coin reculé de la place, leurs murmures gênants, leurs propos choquants provoquèrent chez Mira de longs et vils frissons, tout comme ils étouffaient l'atmosphère avec leur aura morbide.

Mira se demandait si ces gens, ces ombres inconnues, ne faisaient pas vraiment attention à elle, à cette jeune personne seule et clairement impuissante comme on puisse imaginer et haïr l’être. La jeune magicienne n'avait pas le pouvoir de deviner et, tout bien considéré, elle préférait même rester dans l'ignorance.

Mira accéléra ses pas. En s'approchant, elle remarqua que bien que ces personnes soient différentes les unes des autres par leur race, leur taille et leur couleur, elles étaient toutes étrangement vêtues de haillons, leurs yeux noirs et laids brillaient de la même convoitise et d’une insupportable dépravation.

Instinctivement, Mira voulut s'éloigner d'eux, et s'enfuir le plus vite et le plus possible d’eux et de leur magie sinistre. Mais, après mûre réflexion, elle changea d'avis, sachant qu'elle n'avait pas beaucoup d'options, pour ne dire aucun, d’ailleurs, nota-t-elle avec une ironie amère, elle ne saurait même pas où aller pour leur échapper, encore moins se réfugier. Renonçant à l'idée de s'échapper aussi discrètement qu'elle était venue, Mira s'arrêta pour prendre une grande inspiration et rassembler son courage, puis se retourna et entreprit un pas décisif vers la bande de souillons absorbées dans un bavardage sordide. Ces personnes apparemment perverses étaient sa seule chance de connaître cet endroit, et donc la sortie. Respirant profondément, elle se dirigea vers eux et leur demanda la direction à suivre.

Toujours plongés dans des discussions animées et suspectes, ils se turent tous soudainement à la vue de la belle jeune magicienne qui s'approchait d'eux avec un faux air de bravoure et une détermination à leur poser une question à laquelle ils ne répondraient jamais. Et c'est avec un plaisir écœurant qu'ils la fixèrent, leurs yeux froids et sournois de reptiles terriblement macabres perçant l'obscurité pour détailler les formes de son corps délicat.

— Je ne voulais pas vous déranger. Commença Mira en usant de sa voix la plus douce et la plus rassurante, et accompagna même ses paroles d'un geste de bonne volonté. Je voudrais juste que vous me donniez un renseignement, n’importe lequel qui pourrait m’aider s'il vous plaît.

Un long silence alarmant suivit ses premiers mots avant que l'un d'eux, probablement le chef, un grand homme à la barbe noire touffue et portant une énorme cicatrice sur le visage, ne fasse un geste pour lui permettre de poser la question.

— Je voulais juste que vous me renseigniez sur cet endroit et la manière dont je puis en sortir. C’est tout.

Mira comprit également d'après leur expression qu'ils voulaient d'abord être payés pour ce service. Alors, trop naïvement, elle sortit l'argent nécessaire de sa poche et les tendit à l'homme puant qu'elle considérait comme leur chef.

Mais dès qu'ils virent les liasses de billets, probablement, comme elle l'avait pressenti dès le début et à contrecœur, un déclic sembla se produire en eux, si bien qu'ils se jetèrent en un seul mouvement vers la jeune fille pour les arracher violemment de ses mains avant de se jeter sur elle comme des bêtes sauvages.

— Non, lâchez-moi, bande de monstres !

Mira se battit avec acharnement et parvint à s'échapper du mieux qu'elle put, mais hélas, perdant dans cette lutte absurde son beau manteau violet et une des manches de sa blouse.

Mais sans surprise, les crapules se lancèrent sans attendre à la poursuite de la belle jeune fille qui a eu le courage ou la stupidité de les accoster et de leur révéler sa présence — une vague de feu, éthérée mais si sublime, brûlante, faisant irruption dans leur monde de ténèbres et de malédiction sans fin ne pouvait qu’attiser encore plus leur folie déjà innommable. Leurs pas et leur halètement résonnaient dans le silence atroce et lugubre de cette nuit macabre. Le corps de Mira, alourdi par la peur, la fatigue et l'incompréhension, commençait à s'affaiblir dangereusement. Après quelques minutes d’une course folle, ses pas incertains la conduisirent cette fois vers un grand bâtiment abandonné. Elle n'hésita qu’un instant avant de traverser la cour de pierre qui l’entourait, et, après une recherche acharnée, elle trouva enfin la porte d'entrée. Elle eut un moment de panique, car la porte à doubles battants, étant lourde et terriblement rouillée, résistait à toute poussée. Ses mains travaillaient fiévreusement et tremblaient misérablement, essayant désespérément de la déverrouiller. Mira ignorait depuis combien de temps elle se débattait avec cette entrée moqueuse, indifférente à sa survie, et sa peur qui ne faisait rien pour l’épargner, déformait la réalité. Mais après plusieurs minutes d'entêtement, elle parvint enfin à l'ouvrir, suffisamment en tout cas pour passer et se précipiter à l'intérieur. Mais à peine entrée, Mira dut s’arrêter à nouveau, avant de s’avancer avec hésitation, car une obscurité inviolable régnait dans l'immense salle. Elle se laissa pourtant engloutir par cette obscurité qui, à son avis, était plus rassurante que celle de ceux qui la poursuivaient. Elle avança aussi loin qu’elle put jusqu'à ce qu'elle trouva un abri assez prometteur, et s'y cacha en sentant son cœur battre avec frénésie et des sueurs froides lui couler dans le dos. Essayant vaillamment de calmer sa respiration avant l'arrivée de ses poursuivants, Mira priait de tout son être pour que l'obscurité continuât de régner dans cette immense pièce étouffante jusqu'à la fin de son agonie. Mais elle ne pouvait empêcher son estomac de se tendre si fort qu'elle sut bientôt qu'elle devrait dégurgiter tout ce qu'il pouvait contenir.

Et comme elle s'y attendait, malgré un espoir si faible et si ridicule de vouloir le contraire, elle les entendit. Ses abominables poursuivants. Ils étaient venus en grand nombre, ramenant sans doute des compagnons aussi affamés et excités qu’eux. Ils chuchotaient, gloussaient et respiraient fortement.

Mira essaya désespérément de repousser les sombres pensées qui secouaient son esprit et paralysaient son corps, imaginant ce que ces abominables personnes lui feraient si, ou plutôt dès qu'ils mettraient la main sur elle.

La jeune fille cachée les entendit déplacer les lourds battants de la porte rouillée, sans doute en usant de la magie, noire indéniablement, et entra dans l'endroit où elle avait pris refuge avec désespoir et un profond tourment. Ils l'appelaient sans cesse, mettant dans leur voix ironie et mépris atroce, la passion du mal et la laideur. Elle les haïssait tellement.

— Chérie, sors de ta cachette.

— Montre-toi, ma jolie poupée, amusons-nous ensemble, nous te promettons de te donner une « nuit » inoubliable.

— Allez, ma chérie, montre-toi, viens à nous.

— Tu ne le regretteras pas, tu sais ? Parce que nous allons te combler d'un plaisir que la petite fille ignorante et frustrée que tu es n'aura jamais imaginé.

— Surtout dans ton monde de lumière si faux et ennuyeux.

Ils s'exclamaient de plus en plus fort et de pire en pire, au point de déchirer les oreilles de Mira jusqu’au sang. L'un d'eux s'était bientôt dangereusement approché de sa cachette. Mira ferma les yeux, bouchant ses oreilles, se préparant mentalement au pire, haïssant le monde de toutes ses forces, et se laissant aller au malheur et à la mort.

Et c'est là, en perdant ainsi tout espoir, plongée dans la terreur et la résignation, que la jeune femme entendit les pas. Ses pas. Des pas qu'elle n'oublierait jamais.

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