Autour d'elle, des centaines de loups observent la cérémonie dans un silence presque religieux, les anciens installés sur les gradins, les familles importantes occupant les premières places et les guerriers formant un cercle autour de la place, mais Naïla ne voit presque personne, car toute son attention est tournée vers l'homme qui se tient devant elle.
Kaël Draven.
Son Alpha.
Son compagnon.
L'homme dont elle vient de sentir le lien quelques secondes plus tôt.
Le lien est toujours présent, invisible mais brûlant, et Naïla n'a jamais ressenti une sensation aussi puissante. Une chaleur lui traverse la poitrine tandis que son loup pousse un cri de joie dans son esprit.
Il est à nous.
Elle voudrait sourire, courir vers lui et se laisser emporter par cette nouvelle certitude, mais Kaël ne bouge pas. Il la regarde avec un visage fermé, si froid que le sourire qui commençait à naître sur les lèvres de Naïla disparaît lentement.
« Kaël ? »
Sa voix tremble, à peine plus forte qu'un murmure, mais dans le silence de la place, tout le monde l'entend.
Kaël descend alors les deux marches qui séparent l'estrade du cercle rituel et s'arrête à quelques mètres d'elle. Naïla sent immédiatement son odeur, cette odeur qu'elle reconnaîtrait même au milieu d'une centaine de loups, et son cœur se serre lorsqu'elle se demande pourquoi il ne vient pas vers elle, pourquoi il ne tend pas la main et pourquoi son regard semble cacher quelque chose qu'elle ne comprend pas.
Le vieux gardien de la cérémonie fronce les sourcils avant de rappeler d'une voix solennelle : « Alpha, le lien a été reconnu par la Lune. »
Kaël ne répond pas.
« Vous devez accepter votre Luna. »
Un murmure parcourt aussitôt l'assemblée et Naïla relève les yeux vers Kaël, remarquant pour la première fois une émotion étrange dans son regard : de la peur. Ce n'est qu'une fraction de seconde avant qu'elle ne disparaisse, mais elle l'a vue.
Kaël avance.
Naïla retient son souffle, persuadée qu'il va enfin prendre sa main, mais lorsqu'il s'arrête devant elle, son expression demeure froide.
« Naïla Élaris. »
Elle déglutit avant de répondre doucement :
« Oui ? »
Kaël serre la mâchoire, puis prononce les mots qui vont bouleverser leurs deux existences.
« Je rejette le lien qui nous unit. »
Pendant quelques secondes, Naïla ne comprend pas ce qu'elle vient d'entendre, comme si son esprit refusait d'assimiler ces paroles. Elle fixe son visage avec incrédulité avant de murmurer :
« Quoi ? »
Kaël détourne légèrement les yeux.
« Je te rejette comme ma compagne. »
Cette fois, elle comprend, et quelque chose se brise brutalement dans sa poitrine tandis que son loup pousse un hurlement si violent qu'elle porte instinctivement une main contre son ventre. Autour d'elle, les murmures éclatent ; certains la regardent avec pitié, d'autres avec mépris, tandis qu'une femme laisse échapper un petit rire que Naïla reconnaît immédiatement : Elya, celle qui avait toujours rêvé de devenir Luna, observe la scène avec des yeux brillants de satisfaction.
Naïla regarde de nouveau Kaël.
« Pourquoi ? »
Un seul mot, mais toute sa douleur y est contenue.
Kaël reste silencieux.
« Pourquoi ? » répète-t-elle, cette fois avec une voix brisée.
Il finit par répondre d'un ton grave :
« Parce que je ne peux pas faire de toi ma Luna. »
« Mais la Lune nous a choisis. »
« Je sais. »
« Alors pourquoi ? »
Kaël serre les poings et, pendant un bref instant, Naïla croit qu'il va enfin lui révéler la vérité. Pourtant, il ne le fait pas.
« Ce lien ne signifie rien pour moi. »
Ces quelques mots lui font plus mal que le rejet lui-même. Une larme roule lentement sur sa joue, mais Naïla l'essuie aussitôt, refusant de pleurer devant eux et surtout devant lui. Kaël la regarde et ses yeux tremblent presque imperceptiblement, comme s'il souffrait lui aussi, mais Naïla ne remarque rien de tout cela ; elle ne voit que l'homme qui vient de l'humilier devant toute sa meute.
Le gardien baisse finalement la tête pour signifier que la cérémonie est terminée.
Naïla regarde Kaël une dernière fois.
« Très bien. »
Sa voix est étonnamment calme, ce qui fait froncer les sourcils à Kaël.
« Naïla... »
« Tu n'as pas besoin d'expliquer. »
Elle recule lentement avant d'ajouter, avec une dignité qui dissimule à peine la douleur qui la consume :
« Tu viens de faire ton choix. »
Puis elle tourne les talons.
Personne ne l'arrête lorsqu'elle traverse la foule sous les regards, passe devant Elya, devant les guerriers et finalement devant les portes de la meute. Personne ne comprend pourquoi elle ne pleure pas, personne ne voit ses doigts trembler et personne ne sait qu'à l'intérieur de son esprit, son loup est en train de mourir.
Ce n'est qu'une fois qu'elle franchit les limites du territoire que Naïla s'effondre enfin, tombant à genoux dans l'herbe humide tandis qu'elle porte une main contre sa poitrine.
« Pourquoi m'as-tu fait ça ? »
Elle ne sait même pas si elle parle à Kaël, à la Lune ou à son propre destin.
C'est alors qu'une voix résonne derrière elle.
« Parce qu'il ne fallait jamais qu'ils découvrent qui tu es. »
Naïla se retourne brutalement et aperçoit entre les arbres un homme grand, vêtu de noir, dont le regard est fixé sur elle. Elle se redresse aussitôt.
« Qui êtes-vous ? »
L'homme ne répond pas immédiatement ; il regarde d'abord derrière elle, vers les lumières de la meute qu'elle vient de quitter, avant de reporter son attention sur elle.
« Si tu retournes là-bas, ils te tueront. »
Naïla fronce les sourcils.
« Pourquoi ? »
L'homme s'approche lentement.
« Parce que ton compagnon vient de te rejeter pour la mauvaise raison. »
Naïla reste immobile, incapable de comprendre.
« Qu'est-ce que vous racontez ? »
Sans répondre, l'homme sort alors une petite médaille argentée et la lui tend. Dès qu'elle la voit, Naïla se fige : elle reconnaît immédiatement l'objet qui appartenait à sa mère.
Sa respiration se bloque.
« Où avez-vous trouvé ça ? »
L'homme plonge son regard dans le sien.
« Ta mère me l'a confiée avant de mourir. »
Le sang de Naïla se glace.
« Ma mère est morte quand j'avais six ans. »
« Je sais. »
Il marque une pause, puis prononce une phrase qui fait vaciller toutes les certitudes de la jeune femme :
« Mais elle n'était pas celle que tu croyais. »
Au même instant, un hurlement déchire la nuit au loin, bientôt suivi d'un deuxième, puis de plusieurs autres. L'homme tourne brusquement la tête vers la forêt.
« Ils sont déjà là. »
Naïla se relève.
« Qui ? »
Il la regarde avec gravité.
« Ceux qui ont passé cinq ans à attendre que tu quittes cette meute. »
Naïla serre la médaille dans sa paume et, pour la première fois depuis son rejet, quelque chose d'autre que la douleur apparaît dans son regard : d'abord la peur, puis la colère, tandis qu'au plus profond d'elle, son loup cesse enfin de pleurer et ouvre lentement les yeux.
Parce que Naïla ne le sait pas encore, mais cette nuit-là, elle ne vient pas de perdre son destin. Elle vient de le rencontrer.