- À quoi tu jouais, Yuri ? reprit-il en haussant le ton. Tu as une idée des sommes folles que je vais devoir distribuer pour étouffer cette affaire ?
Je me contentai d'un haussement d'épaules indifférent. S'il y avait des comptes à régler, je m'en chargerais personnellement sans l'aide de ses pots-de-vin. Installé confortablement dans son propre fauteuil de direction, j'allongeai nonchalamment mes jambes sur le bois verni de son bureau. Mes doigts glissèrent sur un exemplaire d'un magazine de potins qui traînait là. Mon frère conservait toujours ces torchons mondains à portée de main, même si je ne l'avais jamais vu en feuilleter une seule page.
- Repose cette saleté immédiatement, grinça-t-il, les mâchoires serrées.
- Respire un grand coup, mon frère, dis-je d'un ton détaché. La promise en détresse ne court aucun danger.
Enfin, presque. L'image de la jeune femme entravée à mon lit, superbement dévêtue et frémissant d'une tension palpable, me tira un ricanement silencieux. Le seul bémol à ce tableau idyllique résidait dans l'ardeur inopportune qui me nouait le ventre, ignorant visiblement que toute intimité attendrait.
- Bordel, Yuri... souffla Dimitri, luttant visiblement pour ne pas exploser.
Sur son cou, la veine jugulaire battait la chamade - celle-là même que sa chère épouse prenait un malin plaisir à effleurer de ses lèvres lors de leurs étreintes passionnées. Un vrai couple d'insatiables. Il n'y avait bien qu'Valentina pour supporter le caractère de mon frère.
- Tu cherches délibérément le conflit ? D'abord cette ingérence insensée pour arracher Skylar aux griffes de Patrick Sullivan, et maintenant ce cirque !
Nous y voilà. Je savais pertinemment qu'il finirait par remettre cette affaire sur le tapis. Qu'ils aillent tous au diable. Skylar, notre reine de la glace, avait eu besoin de mon intervention, et je refusais de l'abandonner à son sort. Fouillant négligemment dans le tiroir du bureau que je venais de squatter, je dénichai une tablette de chewing-gum. Le crépitement de l'aluminium déchira le silence de la pièce, un bruit agaçant à souhait conçu pour pousser Dimitri à bout.
- C'est pourtant toi qui exigeais que je me range et trouve une épouse, murmurai-je d'une voix traînante, balayant d'un revers de main ses reproches sur Skylar. C'est chose faite.
- Je t'ai demandé de séduire une femme, pas de la séquestrer ! éructa-t-il.
- Simple nuance de vocabulaire.
Je pus voir les cheveux clairs de Dimitri, si identiques aux miens, s'accorder presque avec le rouge cramoisi de ses joues. Le spectacle était un pur délice. Je glissai la gomme entre mes dents et commençai à la mâcher bruyamment. Un petit claquement sec résonna sous la voûte du bureau. Je n'avais aucune attirance pour ces confiseries, mais le pouvoir d'exaspération qu'elles exerçaient sur mes interlocuteurs me ravissait. Pour parfaire la provocation, j'étirai la pâte en une bulle généreuse avant de la faire éclater d'un coup sec.
Nos regards, d'un bleu acier identique et glacial, s'affrontèrent en silence. Dans ses yeux se lisait une envie féroce de me sauter à la gorge pour m'étrangler. Seule la perspective de devoir rendre des comptes à sa femme, qui ne le lui pardonnerait jamais, le retenait d'agir. Heureusement pour lui, ses relations haut placées limitaient les dégâts.
C'est à cet instant que la porte s'ouvrit à nouveau. Nadia fit son entrée d'un pas altier, drapée dans une élégante robe sombre. Un an s'était écoulé, mais elle persistait à porter le deuil de sa vie passée.
- On me chuchote que tu lances une nouvelle offensive, dit-elle avec un sourire en coin. Il reste une place pour moi dans ta guerre ?
Décidément, la démence était une affaire de famille chez nous.