- Éléa... laisse-moi dormir encore un peu...
Sa voix était fatiguée.
- Je suis restée éveillée une bonne partie de la nuit en espérant ressentir la présence de mon Fil d'Aube. Rien... Je sais seulement qu'il n'appartient pas à notre meute.
Je lui retirai le coussin avec un sourire.
- C'est plutôt une bonne nouvelle ! Ça veut sûrement dire qu'il vient d'une autre meute... Peut-être même qu'il est Souverain ! Tu imagines ? Moi, j'ai tellement hâte de vivre ça aussi !
J'avais deux ans de moins qu'elle. C'était la première fois que j'allais assister à une cérémonie aussi prestigieuse. Jusqu'ici, je n'en connaissais les détails qu'à travers les conversations discrètes des Gardiens et les préparatifs interminables de notre mère.
Depuis près d'un an, elle organisait cette soirée avec un soin presque obsessionnel. Les décorations, la salle de réception, la piste de danse, le banquet... tout avait été pensé dans les moindres détails. Depuis deux semaines, la maison entière était transformée en ruche, et durant les quarante-huit dernières heures, le domaine ne connaissait plus une minute de calme.
La porte s'ouvrit doucement.
Notre mère entra dans la chambre avec une expression inhabituelle.
- Éléa, laisse-nous un moment, dit-elle avec douceur. J'ai besoin de parler à ta sœur. Descends prendre ton petit-déjeuner et demande aux Gardiens de nous monter un plateau.
Je croisai le regard de Lyanne.
- La fameuse discussion..., soufflai-je à voix basse.
Elle esquissa un sourire fatigué.
- Oui, maman.
Je déposai un baiser sur la joue de notre mère avant de sortir. En me serrant contre elle, je remarquai que son visage trahissait une inquiétude étrange. Après une année entière passée à préparer cette journée, elle aurait dû rayonner de bonheur. Pourtant, quelque chose semblait la préoccuper.
- À tout à l'heure, Lyanne.
Je refermai la porte derrière moi.
En descendant l'escalier, je retrouvai l'effervescence qui régnait dans toute la maison. Les domestiques couraient dans tous les sens tandis que chacun ne parlait que de la réception.
Personne n'aurait pu rêver meilleure grande sœur que Lyanne.
Elle faisait preuve d'une douceur incroyable avec tout le monde. Je ne l'avais jamais entendue dire une parole méchante, ni envers moi, ni envers quiconque. Sa bonté était sincère, naturelle. Elle méritait quelqu'un capable d'apprécier la femme exceptionnelle qu'elle était.
J'espérais de tout cœur que le destin lui offrirait un compagnon digne d'elle.
Et si ce compagnon était un Souverain, elle deviendrait Étoile à son tour. Elle pourrait alors apporter à une nouvelle meute toute la générosité qu'elle avait toujours offerte à la nôtre.
Après avoir demandé aux Gardiens de préparer les plateaux pour ma mère et Lyanne, je pris rapidement mon petit-déjeuner avant de partir chercher mon père.
En général, je n'avais pas besoin de frapper à la porte de son bureau. Sauf lorsqu'il recevait quelqu'un, j'entrais librement.
Je collai tout de même mon oreille contre la porte.
Aucun bruit.
J'ouvris doucement.
Mon père était assis derrière son bureau, la tête entre les mains.
Une forte odeur de whisky flottait dans la pièce. Un verre vide reposait devant lui.
- Papa... est-ce que ça va ?
Mon inquiétude grandit aussitôt.
Après le visage soucieux de ma mère, voilà maintenant le sien.
Il releva brusquement les yeux.
- Soapy... je ne t'avais pas entendue.
D'un geste rapide, il attrapa le verre vide ainsi que la bouteille posée à côté et les fit disparaître dans un tiroir.
"Soapy."
C'était le surnom que Lyanne m'avait donné lorsque j'étais toute petite. Mon père s'y était attaché au point de continuer à m'appeler ainsi malgré les protestations répétées de notre mère.
Je m'approchai.
- Pourquoi tu as l'air si préoccupé ? Aujourd'hui devrait être une journée heureuse.
Il se leva aussitôt pour venir m'enlacer.
- Bien sûr que c'en est une, ma chérie.
Depuis toujours, nos parents se montraient extrêmement protecteurs avec nous.
Même lorsque des amis proches célébraient leurs dix-huit ans, Lyanne et moi n'avions jamais obtenu l'autorisation d'assister à leur cérémonie. C'était justement pour cette raison que j'attendais cette soirée avec une impatience immense.
J'avais déjà vu des membres ordinaires de notre meute découvrir leur Fil d'Aube. Le plus souvent, tout le monde devinait déjà qui formerait le couple. Ils passaient énormément de temps ensemble avant leur majorité, comme si leur lien grandissait silencieusement avant même d'être révélé.
Puis arrivait enfin le jour des dix-huit ans du plus jeune.
Ils se reconnaissaient instantanément, s'appelaient l'un l'autre avec une émotion débordante avant de se précipiter dans les bras de leur moitié.
Chaque fois, c'était un moment bouleversant.
En revanche, je n'avais jamais assisté à la cérémonie d'un membre de la famille dirigeante d'une meute.
Les familles de Souverains organisaient toutes des réceptions semblables à celle de Lyanne, mais jusque-là, ces événements nous avaient toujours été interdits, même lorsque Lyanne insistait autant que moi.
Aujourd'hui était donc une première.
- Est-ce qu'il y a un problème avec la fête ? Tu veux que je t'aide à quelque chose ?
Il consulta sa montre avant de me répondre.
- Non, tout est sous contrôle. Par contre, regarde l'heure. Tu devrais aller te préparer.
Son sourire était présent, mais sa tristesse ne disparaissait pas.
- Si tu changes d'avis, tu sais que je suis là.
Il posa une main affectueuse sur mon épaule et m'accompagna jusqu'à la porte.
- Ce dont j'ai besoin, c'est que ma petite Soapy soit prête pour célébrer sa sœur.
Je souris.
- Très bien, papa.
L'après-midi passa à une vitesse folle.
Les Gardiens coiffèrent mes longs cheveux brun chocolat en une élégante demi-queue relevée. Mon maquillage resta très discret. Elles expliquèrent qu'il suffisait simplement de mettre en valeur ce que j'avais déjà.
Comme Lyanne était l'invitée principale, je devais accueillir les invités aux côtés de nos parents. Il fallait donc que je sois prête avant elle.
Mais avant tout, je voulais découvrir ma sœur dans sa tenue de fête.
Je montai jusqu'à sa chambre.
Ses cheveux, naturellement plus clairs que les miens, avaient été délicatement bouclés. Sa robe la faisait ressembler à une véritable princesse.
Je restai quelques secondes sans voix.
- Lyanne... tu es splendide.
Elle sourit doucement.
- Merci. Et toi aussi, tu es très jolie.
Je m'approchai d'elle.
- Je suis tellement heureuse pour toi. Ce soir sera inoubliable.
Elle baissa légèrement les yeux.
- J'espère vraiment que tu as raison.
- Quand ton compagnon te verra, il ne pourra pas détourner le regard. Tu es magnifique.
Elle me remercia d'un sourire plus sincère.
À cet instant, la voix de notre mère résonna directement dans mon esprit.
- Éléa, les premières voitures arrivent. Où es-tu ?
Je lui répondis aussitôt par télépathie.
- J'arrive tout de suite.
Je me tournai vers Lyanne.
- Je dois descendre. On se retrouve en bas.
Alors que je m'apprêtais à quitter la pièce, elle attrapa doucement ma main.
Je me retournai.
Son regard semblait chargé de mots qu'elle ne parvenait pas à prononcer.
Finalement, elle murmura simplement :
- Je t'aime, Soph.
Je lui adressai un grand sourire.
- Moi aussi, je t'aime.
Je quittai sa chambre puis descendis les escaliers.
Le cœur léger et un sourire aux lèvres, je franchis les portes de notre demeure pour accueillir les près de deux cents invités qui arrivaient déjà les uns après les autres.