Elle n'était même pas sœur. Juste une orpheline qu'on avait habillée de bure grise et nourrie d'hosties. Une enfant sans péché parce qu'on ne lui avait jamais laissé l'occasion d'en commettre un.
Ses doigts effleurèrent son cou. Nu. Aucun bijou. Aucune trace du monde extérieur.
Aujourd'hui, tout change.
La lettre était arrivée la veille, glissée sous sa porte comme une promesse ou une malédiction. Elle la connaissait par cœur déjà :
« Chère Mademoiselle Carter,
Nous avons le plaisir de vous informer que votre candidature au poste de gouvernante au sein de la résidence de M. Zayn Calloway a été retenue. Vous prendrez vos fonctions à Londres le premier du mois prochain. »
Zayn Calloway.
Même dans ce couvent coupé du monde, son nom avait traversé les murs. Sœur Marguerite en parlait comme on évoque le Diable. Un entrepreneur, disaient-elles. Un homme sans âme, sans Dieu, sans limites.
Amaya n'avait jamais rencontré d'homme. Pas vraiment. Juste le prêtre à confesse, derrière un grillage. Juste ses mains gantées quand elle était petite, pour lui apprendre à tenir une plume.
Un homme.
Son employeur.
Elle sentit son ventre se nouer en se levant. Les draps blancs portaient encore l'odeur du savon à la lavande qu'elles fabriquaient ici depuis trois siècles. L'odeur de son enfance. De son emprisonnement.
Non. Pas emprisonnement.
Protection.
C'est ce que Mère Supérieure répétait chaque dimanche : « Le monde est un piège pour les jeunes filles pures, ma fille. Reste avec nous. Reste avec Lui. »
Mais elles l'avaient laissée postuler. Pourquoi ? Par charité ? Parce qu'à dix-huit ans, même Dieu trouve gênante une vierge trop longtemps enfermée ?
Sa valise attendait au pied du lit. Une petite chose en cuir usé, contenant trois robes grises, un chapelet, et la Bible que sa mère une mère qu'elle n'avait jamais connue lui avait laissée avant de disparaître.
« Pour que tu ne te perdes pas. »
Trop tard, mère. Je ne sais même pas ce que ça veut dire, « se perdre ».
La cérémonie de départ fut brève.
Sœur Marguerite pleurait. Les autres la regardaient avec ces yeux mêlés d'envie et de pitié. Celle qui s'en va. Celle qui va tomber. La brebis égarée avant même d'avoir quitté l'enclos.
Mère Supérieure lui saisit le menton. Ses doigts secs comme des brindilles.
« Tu te souviendras de ce que tu es, Amaya. »
« Une enfant de Dieu. »
« Non. » La vieille femme serra plus fort. « Tu es une proie. Et le loup ne dort jamais. »
Le baiser sur son front fut froid comme un adieu définitif.
Le train pour Londres la changea à Milan.
Premier voyage seule. Première fois qu'elle achetait quelque chose sans permission un sandwich au jambon qu'elle mangea en cachette, honteuse, comme si le pain allait se transformer en péché sous ses dents.
Les paysages défilaient. Vert d'Italie, puis gris de France, puis bruine anglaise qui collait aux vitres comme une caresse morbide.
Elle aurait dû avoir peur.
Elle avait peur.
Mais dans le creux de sa poitrine, quelque chose battait différemment. Une chose qu'elle n'avait jamais sentie au couvent. Pas l'amour de Dieu. Pas la paix des psaumes.
Une attente.
Comme si son corps savait quelque chose que son esprit refusait d'entendre.
La résidence de Zayn Calloway n'était pas une maison.
C'était un monstre de verre et d'acier dressé au bord de la Tamise, avec des fenêtres si grandes qu'elles semblaient vouloir avaler la ville. Amaya resta figée sur le trottoir, sa valise à la main, ses cheveux bruns détrempés par la pluie.
Elle était sale.
Elle était pauvre.
Elle était vierge dans un monde qui avait inventé mille façons de mourir.
La porte s'ouvrit avant même qu'elle n'ait sonné. Un majordome au visage de pierre la toisa des pieds à la tête, sans un mot, sans un sourire.
« Mademoiselle Carter. Suivez-moi. »
L'intérieur était pire que tout ce qu'elle avait imaginé.
Pas la décadence des films que les sœurs lui interdisaient. Pas les images de péché qu'elle visualisait dans ses nuits trop calmes.
C'était l'argent. L'argent brut, obscène, qui achète des tableaux plus grands que sa cellule, des lustres qui pèsent plus que son âme, des sols où son reflet la suivait comme un reproche.
« Attendez ici. »
On la laissa dans un salon. Blanche. Immense. Un canapé en cuir noir où elle n'osa pas s'asseoir.
Ses mains tremblaient.
Pourquoi ? Elle n'avait rien fait de mal. Elle n'avait même pas pensé à mal depuis... depuis toujours.
La porte s'ouvrit derrière elle.
Amaya sentit l'air changer avant d'entendre aucun bruit. Une pression. Une chaleur. Comme si l'oxygène se retirait pour laisser place à autre chose.
Elle se retourna.
Lui.
Zayn Calloway n'était pas beau dans le sens où les hommes des livres sont beaux.
Il était dangereux. Taillé comme une lame. Des épaules trop larges pour le costume noir, une mâchoire trop ciselée pour être honnête, et des yeux ses yeux couleur d'orage, qui la parcouraient comme s'il la dépouillait déjà.
« Toi. »
Une seule syllabe. Grave. Possessive.
Il fit le tour de la pièce. Lent. Les mains dans les poches. Le regard qui la brûlait par endroits.
« Dix-huit ans dans un couvent. » Sa voix roulait comme du gravier. « Pas de téléphone. Pas d'amis. Pas d'homme. »
Amaya hocha la tête. Sa gorge était trop serrée pour parler.
Il s'arrêta à deux pas d'elle. Son parfum l'enveloppa cuir, bois brûlé, quelque chose d'animal en dessous. Une odeur de prédateur.
« Sais-tu pourquoi je t'ai engagée ? »
« Pour... prendre soin de la maison ? »
Il rit. Un son froid qui fit éclore des frissons sur ses bras.
« Ma maison est parfaitement entretenue par une armée de domestiques, Amaya. » Il prononça son nom comme s'il la goûtait. « Je ne t'ai pas engagée pour tes compétences ménagères. »
Sa main se leva. Un doigt sous son menton. Le premier contact masculin de sa vie réel, sans grillage, sans gant.
Sa peau crépita.
« Je t'ai engagée parce que tu es intacte. » Il inclina la tête, et dans ses yeux, quelque chose de sombre s'éveilla. « Et je veux voir à quelle vitesse quelque chose de pur peut se briser. »
Amaya aurait dû fuir.
Au lieu de ça, ses genoux tremblèrent. Ses cuisses se serrèrent sans qu'elle le décide. Et entre ses jambes, à l'endroit où les sœurs disaient qu'il ne fallait jamais toucher, jamais regarder, jamais penser
Une chaleur.
Liquide.
Inconnue.
Elle venait de comprendre.
Son enfer commençait ici.