Léa attrape son téléphone par dépit. Elle ouvre l'application de messages, parcourt ses conversations. Trois groupes muets, une discussion avec sa mère sur les courses, un échange mort-né avec un garçon du lycée qui ne répond plus. Rien d'excitant.
Elle a dix-sept ans et elle a envie de quelque chose. Elle ne sait pas quoi exactement. Peut-être du danger. Peut-être juste un frisson.
Ses doigts glissent sur l'écran. Elle ouvre le clavier numérique et compose un numéro au hasard. Pas un numéro complet, juste une suite de chiffres qu'elle invente au fur et à mesure. 06 23 47 81 55. Elle ne réfléchit pas. Elle tape et envoie un message aussi vide que sa journée.
« Salut, tu fais quoi ? »
La seconde d'après, elle regrette. C'est ridicule. Elle s'apprête à éteindre l'écran quand un point d'exclamation vert apparaît. Message envoyé. Puis un autre. Un petit « lu » en bas à gauche. Son cœur rate un battement.
Quelqu'un a reçu son texto.
Cinq secondes passent. Dix. Léa se mord la lèvre. Elle imagine un père de famille furieux, une vieille dame offusquée, un inconnu qui va l'insulter. Elle veut effacer, disparaître, mais le téléphone vibre.
Un message.
« Je glande. Et toi ? »
Léa souffle. Un inconnu qui glande. Rien d'extraordinaire. Pourtant, elle sent un petit pincement d'amusement. Elle répond : « Pareil. L'été me tue. »
La réponse arrive vite. « L'été ne tue personne, c'est toi qui ne sais pas t'en servir. »
Elle rit. Un vrai rire, bref, presque surpris. Ce type a du répondant. Elle n'a jamais été fan des garçons trop polis ou trop timides. Celui-ci ne l'est pas.
Elle écrit : « Comment tu t'appelles ? »
« Anonyme. »
« C'est pas un prénom. »
« J'aime pas donner mon prénom au premier message. »
« Et pourquoi tu réponds alors ? »
« Parce que je meurs d'ennui aussi. Et que ton numéro n'est pas dans mes contacts. Ça me plaît, l'inconnu. »
Léa relit la phrase trois fois. Ça me plaît, l'inconnu. Il y a quelque chose dans cette tournure, une légère provocation, une promesse floue. Elle sent son pouls s'accélérer sans raison.
Elle décide de jouer le jeu. « Alors, anonyme, quel âge tu as ? »
« Vieux. Trop vieux pour toi. »
« C'est pas une réponse. »
« Disons que j'ai passé l'âge des textos nuls. Mais toi, tu as quel âge ? »
« Dix-huit ans », ment Léa sans hésiter. Elle n'a que dix-sept, mais dix-huit ça fait plus légale, plus crédible. Elle veut qu'il la prenne au sérieux.
« Bien sûr. Dix-huit ans et elle envoie des messages à des numéros au hasard. Très mature. »
Elle grimace. Il la charrie, mais sans méchanceté. C'est presque agréable. Elle reprend : « Et toi, tu mens aussi ? »
Un long silence. Puis : « Vingt-trois ans. Étudiant, enfin presque. Je prépare un master. »
Léa s'assoit sur son lit. Vingt-trois ans. Cinq ans de plus qu'elle. Pas énorme, mais décent. Pas un vieux louche, pas un lycéen attardé. Un étudiant. Elle se demande à quoi il ressemble. Blond ? Brun ? Des lunettes ? Un sourire facile ?
Elle n'ose pas demander de photo. Ça serait trop direct. Elle continue autrement : « Tu fais quoi dans la vie, presque étudiant en master ? »
« Je vais bientôt enseigner. Enfin, encadrer des étudiants, les aider en cours particulier. Une sorte de tuteur. »
Léa hausse un sourcil. Un futur prof. Elle n'a jamais imaginé sextoter avec un professeur. Pourtant, l'idée de l'autorité, de l'interdit, lui traverse l'esprit une fraction de seconde. Elle la chasse.
« Ça te plaît, l'idée d'avoir du pouvoir sur des gens ? » écrit-elle, à moitié pour le provoquer.
« Non. L'idée de rendre des trucs compliqués plus simples. Et parfois, oui, un peu de pouvoir. Mais c'est la vérité. La tienne ? »
Léa réfléchit. Elle n'a jamais eu de pouvoir. Elle est une fille moyenne, avec des notes moyennes, une vie moyenne. Personne ne la regarde deux fois. Alors elle écrit : « J'aime l'idée de faire trembler les gens sans qu'ils sachent pourquoi. »
Silence. Un long silence. Léa croit qu'il est parti, qu'elle a trop forcé. Mais il revient : « Intéressant. Donc tu es une fille dangereuse ? »
« Peut-être. Tu veux vérifier ? »
La phrase est sortie toute seule. Léa la relit et sent ses joues chauffer. C'est un flirt. Un vrai. Avec un inconnu. Elle n'a jamais fait ça. Les garçons de son lycée sont des enfants. Celui-ci, derrière l'écran, semble différent.
Il répond : « J'aime le danger. Mais à distance. Pour l'instant. »
Pour l'instant. Elle relève le mot. Il ouvre une porte. Elle pourrait entrer ou refermer. L'été, l'ennui, cette chaleur qui colle à la peau... Elle décide de rester.
Elle écrit : « Alors reste à distance. Mais ne t'arrête pas. »
La conversation dérape doucement. Il parle de l'été, de la mer, de ses doigts qui traînent sur le clavier. Elle rit, se sent légère. Elle n'a jamais parlé comme ça avec personne. Les mots glissent, s'échappent, deviennent plus doux, plus lents.
À un moment, il demande : « Tu es seule ? »
« Oui. »
« Moi aussi. Tu aimes ça ? »
« Parfois. Et toi ? »
« J'aime parler avec toi. Même si je ne sais pas à quoi tu ressembles. »
Léa hésite. Devrait-elle envoyer une photo ? Son visage ? Ses yeux ? Elle attrape son téléphone, ouvre la galerie. Il y a un selfie d'elle, prise la semaine dernière, cheveux épars, lumière dorée du coucher de soleil. Elle le regarde. Elle le trouve jolie, mais pas trop.
Elle n'envoie rien. Pas encore.
Elle écrit : « Pourquoi tu voudrais savoir à quoi je ressemble ? »
« Parce que le mystère, c'est excitant, mais à force, ça rend fou. »
Elle aime le mot fou. Elle aime qu'il le dise.
« Alors deviens fou, anonyme. »
Il ne répond pas tout de suite. Léa attend, le téléphone collé à sa main. La lumière du jour baisse. Sa chambre sombre dans l'orange du crépuscule. Elle n'allume pas la lampe.
Le texto arrive, court, intense : « Tu vas me coûter des nuits blanches. »
Elle sourit, le ventre serré. C'est exactement ce qu'elle voulait. Un frisson dans l'ennui. Une étincelle sans visage. Elle ne connaît rien de lui, pas son prénom, pas son âge réel, pas son visage. Elle ne veut pas le savoir. Pas tout de suite.
Elle écrit simplement : « Parfait. »
Puis elle éteint son téléphone, le pose sur sa poitrine, et ferme les yeux.
Le ventilateur tourne toujours. La chaleur est toujours là. Mais l'ennui a disparu.