Elle répétait cette phrase comme un mantra depuis l'âge de quinze ans. Elle avait vingt-trois ans maintenant. Le « un jour » tardait à venir.
- Giulia, table huit. Commande spéciale, murmura la cheffe de rang en la croisant.
Elle hocha la tête et se dirigea vers le fond de la salle, là où les lumières étaient plus tamisées, là où Séville venait exhiber son argent sale.
Elle ne savait pas encore qu'elle allait croiser le diable.
Matteo De Santis n'aimait pas l'Espagne. Il la tolérait. Comme on tolère un voisin bruyant mais utile.
Ce soir, il était venu pour affaires. Un représentant du cartel de Valence devait lui remettre des documents – des autorisations portuaires falsifiées, des chiffres de blanchiment, le nom d'un juge corrompu. Rien qu'il ne maîtrisât déjà.
Mais l'homme avait pris du retard. Et Matteo s'ennuyait.
Il portait un costume gris anthracite, sans cravate, les deux premiers boutons de sa chemise noire ouverts. Pas de montre. Pas de bijoux. Rien que ses mains – longues, calmes, terribles – posées sur la nappe comme deux serpents endormis.
Enzo Ricci, son bras droit, était assis en face de lui. Trente-cinq ans, le crâne rasé, une cicatrice sur la lèvre. Il consultait son téléphone d'un air nerveux.
- Il arrive dans vingt minutes, lâcha Enzo.
Matteo ne répondit pas. Il regardait la salle sans la voir.
Puis il la vit.
Une fille. Serveuse. Petit gabarit, silhouette fine, visage ingénu mais pas niais. Elle traversait l'allée centrale avec un plateau de verres, évitant une chaise mal rangée d'un geste fluide, presque dansé.
Et ses yeux.
Matteo eut un arrêt respiratoire. Une fraction de seconde. Rien qu'il ne pût contrôler.
Mais c'était là.
Elle avait des yeux couleur miel, trop grands pour son visage, et derrière eux – même à distance – il devina une lueur. Une lumière cassée mais pas éteinte. Quelque chose de vivant. De rebelle. De vivant malgré tout.
Il ne savait pas pourquoi, mais cette lueur le mit en colère.
- Qui est cette fille ? demanda-t-il sans détourner les yeux.
Enzo suivit son regard, haussa les épaules.
- Je ne la connais pas, patron. Elle travaille sûrement ici.
Une serveuse. Rien qu'une serveuse.
Matteo la regarda poser son plateau sur une desserte, échanger quelques mots avec un collègue. Elle riait. Un rire modeste, presque retenu. Comme si elle craignait de déranger.
Comme si elle ne savait pas qu'elle était belle.
- Amène-la-moi.
Enzo tourna brusquement la tête.
- Matteo... tu ne peux pas juste-
- Je n'ai pas demandé ton avis.
Le silence s'épaissit entre eux. Enzo savait reconnaître ce ton. C'était celui qu'on n'entendait qu'avant une exécution... ou avant une obsession.
Il se leva à contrecœur, traversa la salle d'un pas assuré, et s'approcha de Giulia.
Elle était en train d'essuyer un verre quand une ombre massive s'arrêta devant elle.
- La patronne veut te voir à la réserve, dit l'homme sans préambule.
Giulia leva les yeux. Grand, chauve, une balafre. Pas un collègue. Pas un client ordinaire. Ses vêtements noirs et son regard glacé hurlaient « danger ».
- Laquelle ?
- Dépêche-toi.
Il posa une main sur son épaule. Pas une caresse. Une prise.
Giulia sentit son instinct hurler. Elle se dégagea d'un mouvement sec.
- Ne me touchez pas. Je vais chercher ma responsable.
- Ta responsable ne peut rien pour toi, petite.
La voix venait de derrière.
Elle se retourna.
L'homme en gris. Celui de la table huit. Il s'était levé sans qu'elle l'entende, et maintenant il se tenait à un mètre d'elle, les mains dans les poches, le regard comme une lame.
Matteo De Santis n'était pas grand. Il n'était pas musclé de façon ostentatoire. Mais il dégageait quelque chose de pire que la force : la certitude absolue que tout, ici, lui appartenait. Y compris elle.
- Tu travailles ici depuis combien de temps ? demanda-t-il.
- Ce n'est pas vos affaires.
- Depuis six mois, répondit Enzo derrière elle. Giulia Moreno, vingt-trois ans. Pas de famille à Séville. Une colocataire, Sofia Alvarez. Pas d'antécédents.
Giulia blêmit. Il avait tout sorti en trois secondes. Comme s'il lisait une fiche.
- Qui êtes-vous ? souffla-t-elle.
Matteo sourit. Un sourire dangereux, presque doux, qui ne toucha pas ses yeux.
- Quelqu'un qui n'aime pas répéter deux fois. Tu vas venir t'asseoir à ma table, et tu vas parler avec moi. C'est simple.
- Je ne parle pas aux clients. Et je sors dans dix minutes.
Elle mentait. Elle finissait à minuit. Mais elle voulait qu'il la lâche.
L'erreur.
Matteo inclina la tête, comme s'il observait un insecte curieux.
- Tu n'as pas compris, ma puce. Ce n'est pas une invitation.
Soudain, l'ambiance de la salle changea. Plusieurs hommes en noir s'étaient levés aux tables voisines. Des clients, pensait-on. Des gardes, en réalité.
Giulia réalisa qu'elle était encerclée.
- Laissez-moi tranquille, articula-t-elle en reculant.
Elle heurta Enzo. Il ne bougea pas. Mur de viande et d'indifférence.
Matteo fit un pas. Un seul.
Mais son parfum – bois, cuir, quelque chose de brûlé – l'enveloppa. Il était trop près. Ses yeux, gris comme l'acier, la scrutaient comme on scrute un contrat avant de le signer.
- Tu es intéressante, Giulia Moreno. Tu me fais une demande polie, mais tes mains tremblent. Tu dis non, mais tu n'as pas crié. Tu as peur, mais tu ne pleures pas.
Il leva une main vers son visage. Elle ferma les yeux.
Rien ne vint.
- Je déteste les gens prévisibles, murmura-t-il. Toi, tu ne l'es pas.
Il se retourna, regagna sa table avec une lenteur délibérée, et se rassit.
Enzo la relâcha.
- Rentre chez toi, Giulia. Ce soir. Mais demain, si le patron te fait signe... tu viendras.
Elle resta figée une minute. Puis ses jambes se dégelèrent.
Elle traversa la salle en courant presque, passa la porte des cuisines, s'effondra contre un mur de carrelage blanc. Sa respiration saccadée cognait dans sa tête.
Elle n'avait même pas vu ses pieds bouger.
Elle avait vu ses yeux.
Et dans ces yeux gris, elle avait lu une promesse silencieuse :
Tu m'appartiens déjà. Tu ne le sais pas encore.
Dehors, dans la rue, une berline noire attendait.
Matteo s'installa à l'arrière, sortit un téléphone crypté, et envoya un unique message à Enzo :
« Trouve tout sur elle. Demain, elle sera à moi. »
Il regarda par la fenêtre la Giralda illuminée.
Et pour la première fois depuis des années, Matteo De Santis sourit vraiment.
Pas de joie. D'appétit.