Mon père m'agrippait fermement par les épaules. Sa poigne était dure, presque douloureuse, mais elle tremblait légèrement. Dans ses yeux brillait la colère de son loup, une fureur dirigée non pas contre moi, mais contre celui qui venait tout détruire. L'Alpha ennemi. Celui qui avait juré notre perte.
Sa voix s'éleva, couverte à peine par le fracas du brasier.
« Recule, Élira ! Va retrouver Maël, près de la planche ! Dépêche-toi ! File ! »
« Non... papa... » sanglotai-je, incapable de bouger.
Je refusais de le laisser derrière moi. Il était blessé, je le sentais. L'air lui-même en portait la trace : une odeur métallique, lourde, mêlée à celle, suffocante, du feu. Le sang et la fumée s'entremêlaient, m'écorchant la gorge à chaque respiration.
Son visage, d'ordinaire si fort, était déformé par la douleur. Des larmes coulaient sur ses joues noircies. Sa voix se brisa lorsqu'il murmura :
« Je t'aime, ma princesse. »
Je le fixai, incrédule.
Cet homme, c'était le pilier de notre meute. Le guerrier que tous respectaient. Celui qui, malgré sa force, me laissait jouer avec ses cheveux, m'habiller à ma guise pour rire, et qui chantait des mélodies absurdes chaque soir pour m'endormir.
Et maintenant... il me disait adieu.
Pour de bon.
Il avait déjà accepté son sort. Moi, je n'y arrivais pas.
C'est alors que je l'aperçus.
Lui.
L'Alpha de la meute de Varkhan, Kaelen.
Une silhouette surgie du chaos, comme sortie d'un cauchemar. Il se tenait en haut des escaliers, immobile, immense, dominant ce qu'il restait du couloir. Ses épaules larges semblaient barrer le passage. Sa respiration soulevait sa poitrine avec une lenteur dangereuse, maîtrisée.
Mon père se plaça aussitôt devant moi, me repoussant derrière lui. Mais c'était trop tard. Je l'avais vu.
Ses cheveux noirs accrochaient encore la lumière malgré la poussière. Une barbe courte encadrait une mâchoire dure, accentuant la rigueur de ses traits. Son visage n'exprimait aucune douceur, seulement une autorité brutale, presque inhumaine.
Je m'accrochai au dos de mon père, incapable de détourner les yeux. Mon instinct me hurlait de fuir, mais une autre part de moi refusait de perdre de vue un prédateur pareil.
Ses yeux... Ils brillaient d'une couleur étrange, mêlant le bleu profond à des reflets violacés. Ils étaient fixés sur mon père, remplis d'une violence prête à éclater.
Puis, soudain, ils glissèrent vers moi.
Et tout s'arrêta.
Son corps se figea. Son regard s'ouvrit, troublé. Ses lèvres bougèrent, comme s'il voulait parler, mais aucun son ne franchit sa gorge.
Le monde autour de moi vacilla. Mon cœur sembla manquer un battement.
Non... c'était impossible.
Je n'étais qu'une enfant. Quinze ans à peine. Je n'avais même pas encore connu ma transformation. Et lui... c'était un Alpha, adulte, redouté, dont les histoires faisaient trembler les meutes entières.
On racontait qu'il avait pris le pouvoir après la mort de sa mère, quelques mois plus tôt. Que son père, déjà cruel, paraissait presque clément en comparaison. Kaelen, lui, ne laissait derrière lui que ruines et chaos.
Et maintenant... il me regardait comme si quelque chose d'essentiel venait de changer.
« Non... tu ne l'auras pas ! » rugit mon père.
Il bondit sans attendre, se jetant sur lui avec une rage désespérée. Les deux Alphas s'entrechoquèrent, griffes et crocs s'entrelaçant dans un combat brutal.
Je n'ai pas réfléchi.
Mon corps a réagi seul.
Je me suis retournée et j'ai couru.
À toute vitesse.
Je traversai le couloir en feu, dévalai les escaliers, sautant presque les marches. Deux étages plus bas, je pris un virage sans ralentir.
L'air brûlait mes poumons, mais je continuais.
Le feu pouvait me tuer. La fumée pouvait m'étouffer.
Mais ce n'était rien comparé à ce qui m'attendait si je restais.
Non. Non. Non.
Cette idée martelait mon esprit.
Je refusais d'y croire.
Rien ne s'était passé entre nous. Je n'avais rien ressenti. Rien du tout.
Mais son regard... cette expression sur son visage... elle disait le contraire.
Pendant une fraction de seconde, quelque chose avait brillé en lui. Une reconnaissance. Une certitude.
Puis tout avait disparu, remplacé par une dureté encore plus violente.
Il l'avait compris.
Et il détestait cette vérité autant que moi.
La fille de son ennemi... liée à lui.
Un instant, j'ai voulu croire qu'il me laisserait partir. Que sa haine serait plus forte que ce lien.
Mais je savais que c'était faux.
Dans ses yeux, au-delà de la colère, il y avait autre chose. Une tension. Une emprise invisible.
Son loup ne renoncerait pas.
Peu importe ce que moi je voulais.
Je serrai les dents et accélérai encore.
Il ne me restait presque plus de temps.
Derrière moi, mon père se battait encore. Mais au fond de moi, je savais.
Il ne tiendrait pas.
J'ai senti quelque chose se briser en moi, net, irréversible.
Je ne le reverrais plus jamais.
La douleur menaçait de m'engloutir, mais je la repoussai. Pas maintenant. Je n'avais pas ce luxe.
Je me mordis la joue jusqu'au sang pour rester concentrée.
Ressentir viendrait plus tard.
Si je survivais.
Je n'avais qu'une seule option.
Fuir.
Et quoi qu'il arrive, je refusais d'être capturée par ce monstre.