C'était le jour de son anniversaire, et l'écran s'est aussitôt rempli de messages de ses collègues, de son oncle Gaspard et de Camille, sa meilleure amie, qui lui avait écrit trois fois de suite pour être sûre qu'elle ne passerait pas à côté. Lyris a souri en les lisant un par un, et elle a répondu à chacun avec un petit mot de remerciement.
Elle a fait défiler la liste jusqu'en bas, puis elle l'a reprise depuis le début, mais il n'y avait rien de la part de son mari. Francis Lebrun n'avait pas envoyé un seul mot, pas même une phrase toute faite comme celles que ses secrétaires écrivaient à sa place pour l'anniversaire des employés.
Son sourire s'est effacé doucement, sans qu'elle s'en aperçoive vraiment, et elle a rangé son téléphone dans son sac. Elle s'est répété qu'il était sans doute très occupé, comme presque toujours, et qu'il ne fallait pas en faire un drame le jour où elle avait justement décidé de ne rien attendre de lui.
Dans le taxi qui traversait la ville sous la pluie, elle a repensé à toutes les raisons qui l'avaient poussée à partir si vite. Elle avait laissé un dossier important à l'entreprise Lebrun, elle avait prévenu son chef d'équipe au dernier moment, et elle avait acheté ses billets un soir de fatigue, avec la conviction que cette fois les choses se passeraient autrement.
Depuis un an, Francis vivait à Kerlan pour développer les activités de son groupe, et Eulalie l'avait suivi en refusant de rester avec sa mère. Lyris avait fini par céder, parce qu'elle ne supportait pas de voir sa fille pleurer, mais elle s'était promis de venir la voir dès que son travail le permettrait.
Dans sa valise, elle avait mis un livre d'images qu'Eulalie réclamait depuis des mois, une écharpe en laine grise que Francis avait regardée un jour dans une vitrine, et un petit gâteau au citron qu'elle avait préparé elle-même la veille de son départ. Elle n'osait pas trop se demander s'ils y prendraient plaisir, mais elle voulait au moins leur donner l'occasion de l'accueillir.
Le taxi l'a déposée devant la villa un peu avant vingt-deux heures. La maison, entourée d'un grand jardin bien entretenu, avait plusieurs fenêtres allumées à l'étage, ce qui l'a rassurée un instant.
Madame Blanc, la gouvernante, lui a ouvert la porte avec une expression de surprise et les mains encore serrées sur son tablier. « Madame Lebrun ? Nous ne vous attendions pas du tout, est-ce qu'il y a un problème ? »
« Aucun problème, j'avais simplement envie de voir Francis et Eulalie », a répondu Lyris en posant sa valise dans l'entrée. « Où sont-ils ? »
Madame Blanc a hésité un moment, puis elle a expliqué que Monsieur Lebrun n'était pas encore rentré et qu'Eulalie jouait dans sa chambre depuis le dîner. Elle a proposé de préparer une tisane, mais Lyris a secoué la tête et a monté l'escalier sans attendre.
Elle n'avait pas vu sa fille depuis deux mois, et pendant tout le trajet elle s'était imaginé la scène où Eulalie se jetterait dans ses bras en criant « maman ». Chaque marche lui semblait plus longue que la précédente, tant elle avait hâte d'arriver.
La porte de la chambre était entrouverte, et Lyris a aperçu la petite, en pyjama rose, assise à son bureau et penchée sur une poignée de coquillages qu'elle enfilait un par un sur un fil de nylon. Elle était si concentrée qu'elle n'a même pas remarqué qu'on l'observait depuis le couloir.
« Eulalie ? » a appelé Lyris d'une voix douce.
La fillette a tourné la tête, et son visage s'est éclairé pendant une seconde avant de se reporter sur son ouvrage. « Maman ! Attends, je finis ma rangée. »
Lyris s'est approchée, l'a prise dans ses bras et a déposé un baiser sur sa joue, mais Eulalie s'est dégagée avec un petit geste d'agacement. « Maman, s'il te plaît, je suis occupée, tu vas faire tomber les coquillages. »
Ces deux mois sans la voir avaient donné à Lyris un besoin immense de la serrer contre elle, mais elle a compris à son regard que ce n'était pas le moment. Elle s'est assise sur le bord du lit et a demandé, en s'efforçant de garder un ton léger : « Tu fabriques un collier ? »
« Oui, c'est pour l'anniversaire de Mira, qui a lieu dans une semaine », a répondu Eulalie, redevenue enthousiaste dès qu'on parlait de son projet. « Papa et moi, on a poli les coquillages pendant tout un dimanche, et ils sont tellement brillants qu'elle va les adorer. »
Lyris a senti sa gorge se serrer, car le prénom de sa demi-sœur venait de résonner dans cette maison comme s'il y avait toujours été. Elle a essayé de se convaincre que sa fille ne faisait que raconter un jeu innocent, mais elle savait très bien que ce n'était pas si simple.
« Papa a même commandé un cadeau spécial pour Mira, et on va le lui donner demain », a poursuivi Eulalie sans lever les yeux. Elle avait l'air si fière de parler de son père et de cette surprise qu'elle ne s'est pas rendu compte que sa mère ne disait plus rien.
Lyris a respiré profondément avant de poser la question qu'elle regrettait déjà. « Eulalie, tu sais quel jour on est aujourd'hui ? »
« Hein ? Non, pourquoi ? » a répondu la fillette en levant brièvement les yeux, avant de se pencher de nouveau vers ses coquillages. « Maman, arrête de me parler, tu m'as fait mélanger l'ordre des couleurs. »
Lyris est restée un moment immobile à côté d'elle, dans l'espoir qu'elle se retourne et se souvienne de quelque chose. Mais Eulalie ne l'a pas regardée une seule fois, et Lyris a fini par se lever et quitter la chambre sans faire de bruit.
Dans le couloir, Madame Blanc l'attendait avec un air embarrassé. « J'ai appelé Monsieur Lebrun pour lui dire que vous étiez arrivée, il m'a répondu qu'il avait un engagement ce soir et que vous pouviez dîner sans lui. »
« Très bien, merci », a dit Lyris d'un ton calme, sans laisser paraître ce qu'elle ressentait. Elle a suivi la gouvernante jusqu'à la cuisine, parce qu'elle n'avait pas envie de rester seule avec ses pensées dans une chambre d'ami.
Sur la table, Madame Blanc avait déposé un bol de soupe et quelques tranches de pain grillé, et elle s'est assise en face de Lyris avec la discrétion de quelqu'un qui sait qu'il vaut mieux ne rien dire. Elle a fini par murmurer, après un long silence, que la petite avait beaucoup grandi et qu'elle parlait de sa mère plus souvent qu'elle ne le laissait croire.
Lyris a remercié la gouvernante d'un signe de tête, même si elle n'était pas certaine d'y croire. Elle a sorti le petit gâteau au citron de sa valise et l'a posé sur une assiette, puis elle a planté dans la crème une bougie que Madame Blanc lui avait trouvée au fond d'un tiroir.
« Vous savez, aujourd'hui, c'est mon anniversaire », a-t-elle dit doucement, comme si elle avouait une faute. Madame Blanc a ouvert de grands yeux, puis elle a posé sa main sur celle de Lyris et lui a souhaité un joyeux anniversaire d'une voix un peu tremblante.
Lyris a allumé la bougie et a fermé les yeux un instant, en cherchant un vœu qui ne soit pas trop grand. Elle a fini par souhaiter que ce voyage ne lui ait pas coûté tout ce travail pour rien, et que quelqu'un dans cette maison se rappelle enfin qu'elle existait.
Elle a soufflé la flamme, et la fumée a dessiné une petite spirale grise au-dessus du gâteau. Dans la cuisine silencieuse, la pendule a sonné vingt-trois heures, et la porte d'entrée est restée fermée.