Les lustres en cristal du grand salon du Manoir des Slater projetaient une lumière crue, presque violente, sur les épaules nues de Camille. Elle resserra ses doigts autour du petit écrin de velours bleu nuit qu'elle tenait fermement, si fort que les arêtes de la boîte s'imprimaient dans sa paume. À l'intérieur reposait une pince à cravate ancienne, en argent brossé, datant des années vingt. Elle avait déniché cette pièce dans une boutique vintage, un effort conscient pour maintenir l'illusion de la petite chose fragile et sans le sou qu'il voulait qu'elle soit. C'était ridicule. Elle le savait. Une femme de milliardaire qui faisait semblant d'économiser pour offrir un cadeau d'anniversaire à son mari.
Camille prit une inspiration saccadée, essayant de calmer le battement irrégulier de son cœur qui résonnait jusque dans ses tempes. Autour d'elle, le gratin de Manhattan formait des cercles impénétrables, des murs de dos en smoking et de robes de soie. Elle n'était personne ici. Juste une erreur de casting. Une tache dans le décor immaculé.
Soudain, une sensation glacée inonda sa hanche droite.
Le liquide pourpre s'étalait déjà sur le tissu de sa robe beige – une pièce qu'elle avait elle-même retouchée pour qu'elle ait l'air moins bon marché. La comtesse de Valmont, une femme au visage tiré par trop de liftings, tenait son verre de Bordeaux dangereusement incliné. Elle ne s'excusa pas. Elle ne fit même pas semblant. Elle se contenta de balayer Camille du regard, comme on regarde une flaque d'eau boueuse sur un parquet ciré, avant de se tourner vers sa voisine.
- C'est effroyable ce qu'on laisse entrer de nos jours, murmura la comtesse, assez fort pour que Camille l'entende.
Camille sentit la chaleur monter à ses joues, une brûlure humiliante. Elle chercha instinctivement un point d'ancrage. Jadon. Il était là-bas, au centre de la pièce, sous la coupole principale. Il discutait avec un sénateur, une main dans la poche de son pantalon, l'autre tenant un verre de whisky. Sa posture était celle d'un roi. Il tourna légèrement la tête. Leurs regards auraient dû se croiser. Camille supplia silencieusement pour un signe, un geste, n'importe quoi qui dirait : Je te vois. Tu es avec moi.
Mais Jadon regarda à travers elle, comme si elle était invisible, avant de reporter son attention sur son interlocuteur.
Un murmure parcourut soudain la salle, une onde de choc qui fit taire les conversations. Les têtes se tournèrent vers l'escalier monumental.
Cordia Leblanc descendait les marches.
Elle portait une robe blanche, sculpturale, qui semblait faite de lumière liquide. Elle ne marchait pas, elle flottait. C'était la "Fiancée de l'Amérique", la ballerine étoile, la survivante tragique. Chaque pas était une démonstration de grâce étudiée. La foule s'écarta naturellement pour lui ouvrir un passage, comme la Mer Rouge devant Moïse.
Camille vit le dos de Jadon se raidir. Il se retourna lentement. Et là, Camille vit ce qu'elle n'avait pas vu depuis trois ans. Un sourire. Pas le rictus cynique qu'il lui réservait, mais un sourire doux, presque vulnérable, qui adoucissait les angles durs de sa mâchoire. Il fit un pas vers Cordia, comme aimanté.
- Regardez-les, chuchota une femme derrière Camille. Le couple royal. Dire qu'il est coincé avec cette... fille de rien du tout.
- Une White Trash qui a gagné au loto génétique en écartant les jambes, ricana un homme. Elle a cru qu'en l'épousant pendant son coma, elle garderait le trône. Pathétique.
L'air devint soudain trop rare. La gorge de Camille se serra, bloquant sa respiration. Elle devait sortir. Maintenant.
Elle se faufila vers les portes-fenêtres, longeant les murs comme une ombre indésirable. L'air frais de la nuit sur la terrasse lui fit l'effet d'une gifle. Elle s'appuya contre la balustrade de pierre, luttant contre la nausée qui lui tordait l'estomac. Le jardin était plongé dans l'obscurité, seulement éclairé par les lumières de la fête qui filtraient à travers les vitres.
Le bruit d'une poignée qu'on tourne la fit sursauter. Elle se figea et se glissa instinctivement derrière l'épaisse colonne de pierre recouverte de lierre.
- J'ai cru que je n'y arriverais pas, Jadon.
La voix de Cordia était tremblante, fragile. Camille ferma les yeux. Elle connaissait ce ton. C'était celui que Cordia utilisait pour obtenir tout ce qu'elle voulait.
- Chut, tu es en sécurité ici.
La voix de Jadon était grave, une vibration basse qui traversa la pierre et frappa Camille en plein cœur.
- Parfois... parfois j'ai l'impression d'être encore là-bas. Dans ce trou. Avec lui.
Cordia sanglotait doucement. Camille serra les dents. Ce trou. Le bunker. Cordia n'avait jamais mis les pieds dans ce bunker. Elle était à Paris, en train de faire du shopping, pendant que Camille maintenait Jadon en vie avec de la mousse et de l'eau de pluie filtrée à travers sa propre chemise.
- Je suis là, Cordia. Je ne laisserai plus jamais rien t'arriver.
- Mais tu es marié, Jadon. Avec elle.
Un silence lourd s'installa. Camille retint son souffle, ses ongles s'enfonçant dans le velours de l'écrin jusqu'à le percer.
- Camille n'est qu'une... décoration temporaire, dit Jadon. Sa voix était froide, dénuée de toute émotion, comme s'il parlait d'un meuble gênant qu'on a oublié de jeter. C'est un contrat, Cordia. Rien de plus. Une obligation légale que je réglerai bientôt. Elle ne signifie rien. Absolument rien.
Le petit écrin dans la main de Camille devint soudain brûlant, comme un charbon ardent. Rien. Le mot résonna dans son crâne, fracassant les derniers vestiges de l'espoir stupide qu'elle nourrissait depuis trois ans. Elle avait cru que sa patience, ses soins, son silence finiraient par percer sa mémoire. Quelle idiote.
Elle entendit le froissement de la soie. Cordia se mit sur la pointe des pieds. Camille ferma les yeux, refusant de voir, mais son imagination était plus cruelle que la réalité. Jadon évita subtilement ses lèvres, déposant un baiser sur son front, un geste fraternel que Camille, dans sa douleur, ne put deviner. Elle n'entendit que le bruit de pas de Jadon qui s'éloignait quelques secondes plus tard, suivi par le claquement léger des talons de Cordia.
Camille attendit que le silence retombe. Quand elle sortit de l'ombre, son visage n'était plus baigné de larmes. Il était sec. Vide.
Elle s'approcha du bord de la terrasse qui surplombait le lac artificiel du domaine. L'eau noire reflétait la lune. Elle regarda une dernière fois l'écrin. La pince à cravate. Pour l'homme qui a tout, sauf la mémoire.
D'un mouvement fluide, sans hésitation, elle lança la boîte.
Le petit objet décrivit un arc parfait dans la nuit avant de disparaître dans l'eau sombre avec un plouf insignifiant. Le son fut immédiatement avalé par la musique de l'orchestre qui jouait à l'intérieur. C'était parfait. Sa disparition serait tout aussi insignifiante.
Camille traversa le salon de réception en sens inverse. Cette fois, elle ne baissa pas la tête. Elle ne rampa pas le long des murs. Elle marcha droit devant elle, fendant la foule. Son menton était haut, son regard fixé sur la sortie.
- Madame Slater ? Votre voiture n'est pas... commença Maria, la gouvernante, en essayant de l'intercepter.
Camille écarta la main de la vieille femme avec une froideur qui la fit reculer.
- Ne m'appelez plus jamais comme ça.
Elle sortit dans la nuit new-yorkaise et s'engouffra dans le premier taxi qui passait, donnant l'adresse du Penthouse. Dans sa pochette, son téléphone vibra. Elle ne le sortit même pas. C'était sans doute Jadon, lui ordonnant de cesser son caprice. Avec une grimace de dégoût, elle sortit l'appareil, l'ouvrit et retira la batterie, la jetant par la fenêtre entrouverte du taxi. L'écran noir devint un miroir mort qui refléta son visage. Elle ne se reconnaissait pas. Et c'était tant mieux.
Le Penthouse était silencieux, un mausolée de verre et d'acier au-dessus de la ville. Camille entra dans le bureau de Jadon. L'odeur de son eau de Cologne – bois de santal et tabac froid – flottait encore dans l'air. C'était une odeur qu'elle avait aimée. Maintenant, elle lui donnait la nausée.
Elle alla dans le dressing, tira une valise du fond de l'armoire et l'ouvrit. Elle n'y mit pas de vêtements. À la place, elle sortit une mallette noire cachée sous une latte de parquet amovible au fond du placard. À l'intérieur, un ordinateur portable mat, sans marque.
Elle l'ouvrit. L'écran s'illumina d'un bleu électrique. Ses doigts, qui tremblaient encore quelques minutes plus tôt, volèrent sur le clavier avec une précision chirurgicale. Des lignes de code défilèrent, reflétant une lueur spectrale dans ses pupilles.
Accès autorisé : W.
Elle fit apparaître la cartographie des actifs de Jadon. Des milliards. Des structures complexes aux Caïmans, des trusts au Delaware. Elle connaissait tout cela mieux que son propre comptable. Elle aurait pu tout prendre. Un clic, et l'empire Slater s'effondrait.
Elle hésita une seconde. Puis, elle ferma la fenêtre. Ce n'était pas l'argent qu'elle voulait. C'était sa vie.
Elle ouvrit le tiroir du bas du bureau de Jadon et en sortit une chemise cartonnée épaisse. Le document était prêt depuis des mois, imprimé, relu, mais jamais signé. Accord de Divorce.
Elle prit le stylo Montblanc posé sur le buvard en cuir. La plume gratta le papier avec un son définitif.
Camille Leblanc.
Elle posa le stylo. Elle retira l'alliance en diamant de son doigt – un caillou froid et lourd qui ne lui avait jamais appartenu. Elle la posa sur le document, juste au-dessus de sa signature.
Le métal cliqueta contre le bois d'acajou.
C'était fait.
Camille prit sa mallette, jeta un dernier regard à la photo encadrée sur le mur : eux deux, le jour du mariage. Jadon regardait l'objectif avec un ennui poli. Camille le regardait lui, avec adoration.
- Adieu, Jadon, murmura-t-elle dans le silence de l'appartement.
Elle se tourna et franchit la porte, laissant derrière elle les fantômes d'une femme qui n'existait plus.