La communication s'arrête et la belle voix grave et rassurante de Dante s'éteint du même coup. Elle me paraît si loin, maintenant. Comme lui. Dante, c'est mon frère. Avec sa danseuse étoile et son chien aussi moche que malodorant, il sillonne les États-Unis en photographiant le temps qui passe. Il est très doué. Et habité, passionné, torturé. Les Lazzari le sont tous. Une malédiction que nous devons à notre père. À ses mots qui blessent, à ses mains qui frappent, à ses regards qui tuent. Dante n'est pas mon seul frère, il y a Andrea aussi, mais il est derrière les barreaux. Une longue histoire. Trop longue pour que je me replonge dedans, alors qu'un taré frappe à nouveau dans la porte des toilettes où je me suis réfugiée.
– Je savais que je n'aurais pas dû foutre les pieds dans ce bar de dégénérés, psalmodié-je pour me donner du courage, en plaquant mes paumes sur mes oreilles. Et que je n'aurais pas dû me faire offrir tous ces verres...
Je ne titube plus, mais pas loin. J'aime le vin rouge, surtout le Barolo Damilano : après tout, j'ai un peu d'Italie dans le sang. Mais les cocktails à parapluies colorés, c'est mon péché mignon. Péché saoulant, plus exactement. Le barman n'y est pas allé de main morte et à l'heure de l'happy hour, j'ai rapidement perdu la tête. Au point de laisser un parfait inconnu au pull estampillé « Columbia » glisser ses mains sous ma jupe en cuir. Et puis j'ai repris mes esprits et repoussé ses avances. Juste à temps. Mon Roméo n'a pas apprécié, il a cru bon d'insister. Trop. Beaucoup trop.
Et je n'ai pas trouvé d'autre moyen pour me protéger que de lui fracasser un pichet de bière sur la tête.
Après tout, c'était sa boisson de prédilection...
Il s'est effondré, d'abord. J'ai cru qu'il était mort. Il s'est relevé, ensuite. Là, c'est moi qui ai eu peur pour ma vie. J'ai filé dans les toilettes, me suis barricadée comme j'ai pu... et j'ai appelé mon grand frère au secours.
Nouveaux coups dans la porte. Je sursaute, vérifie que le verrou ne va pas lâcher, puis m'assieds à même le sol pour me faire toute petite.
– Salope ! Tu crois que tu vas t'en tirer comme ça ? s'acharne l'étudiant de fraternité alcoolisé et agressif.
– J'ai appelé les flics, dégage avant de te faire coffrer ! sifflé-je dans sa direction.
– Ton téléphone t'a lâchée, j'ai tout entendu ! ricane-t-il. Si tu crois que je vais laisser une gamine de 22 ans m'humilier devant mes potes...
– Si tu crois que je vais laisser un déchet comme toi me toucher...
Je perçois une autre voix masculine, qui semble calmer momentanément mon harceleur.
– Je t'aurai à l'usure, chérie, murmure-t-il soudain tout contre la porte. Jeretourne boire un verre et je reviens pour toi...
À nouveau seule. Tremblante. La tête posée sur mes genoux. Ma position favorite dans ce genre de situations.
Pathétique, Callie.
Si j'étais plus forte, j'ouvrirais cette foutue porte. Je traverserais le bar avec l'assurance d'une fille qui sait qu'elle n'a pas à se faire traiter de la sorte. J'échapperais à M. Columbia en lui adressant mon plus beau doigt d'honneur. Et je lui enverrais les flics pour qu'il s'explique. Et qu'il ne traumatise plus aucune autre fille sans défense avec sa libido de demeuré.
Mais je ne fais rien de tout ça.
Tout comme je ne faisais rien lorsque j'entendais Dante se faire frapper, dans la pièce d'à côté. Andréa se faire enfermer dans un minuscule placard plongé dans le noir. Et ma mère en baver, jour après jour... Ma mère est une vraie survivante.
Et moi, il faut croire que je n'ai rien appris de tout ça...
L'heure est grave, mais mon esprit imbibé de tequila s'évade. Divague. S'envole. Comme toujours, en cas de danger imminent. Je pense à ma future collection. Je visualise cet ourlet scintillant que j'ai imaginé sur une veste noire épurée. Cette pièce de dentelle cousue main que j'ai imaginée en headband pour l'accompagner. Je me remémore l'énorme cronut que Gus m'a rapporté la veille et que j'ai dévoré en une minute chrono. Mélange ultracalorique de croissant et de donut : l'invention du siècle. Je réalise que je n'ai pas vu le dernier Saw et que c'est une terrible erreur. Et je pense à des chatons. Une horde de chatons mignons.
Ma bulle se reforme autour de moi. Plus de coups dans la porte. Plus de tremblements. Je suis ailleurs. Perchée dans mon arbre magique.
Les minutes défilent au compte-gouttes, de plus en plus lentement. Je me demande où est Dante. S'il a repris la route juste pour moi. Pour voler à mon secours. S'il arrivera avant que le bar ne ferme et que je me retrouve démunie, face à mon agresseur. Proie facile. J'essaie de m'entraîner mentalement à la combinaison « coup de genou bien placé – poing dans le nez », mais je sais pertinemment que la peur prendra le dessus, jusqu'à me pétrifier.
J'ai l'air forte, comme ça. Je ne le suis pas.
Je souffle sur ma frange, caresse par réflexe la fine cicatrice qui me barre le front et pose les yeux un peu partout. Ils survolent les murs en crépi de cette pièce triste et étouffante. Le sol paraît propre, mais il subsiste dans l'air une odeur tenace. Mélange de produits ménagers et d'autres substances... moins ménagères.
– Je vois déjà mon épitaphe... divagué-je à haute voix. « Calliopé Lazzari, 22 ans, reine du smoky eye, fan de cronut, créatrice de fringues, fille du légendaire Vito... morte dans les chiottes d'un bar moisi de Manhattan. »
Au loin, j'entends que ça chante, que ça trinque, que ça rit grassement. Je resserre mes bras autour de mes genoux et je chantonne la chanson entêtante du dernier Walt Disney. Il n'y a pas d'âge pour être un enfant, surtout quand on vous a privé très tôt d'une bonne partie de votre innocence. Des voix masculines se rapprochent, ça frappe à nouveau à la porte, je me lève comme une furie et tambourine à mon tour, en réponse.
– Cassez-vous ! hurlé-je soudain, hors de moi.
– Elle a pas seulement un cul d'enfer, elle a du cran ! se marre l'un des crétins en rut.
– Arrêtez les gars, ça va trop loin, tente de les raisonner une voix pluscalme mais pas moins alcoolisée.
– Elle m'a humilié, mec, rétorque mon foutu Roméo. Pas moyen que jelaisse passer ça...
Je ferme les yeux en soupirant et me laisse à nouveau glisser au sol. Dans mon dos, les coups et les provocations se suivent et se ressemblent, je n'y réponds plus. Le vacarme dure de longues minutes, puis prend fin. Un nouveau pichet de bière les attend probablement.
Je jette un coup d'œil à mon téléphone, enfermé dans sa coque noire customisée par mes soins. Toujours aucun signe de vie. L'appareil n'a pas ressuscité.
– Demain, quand quelqu'un m'aura sauvée, je te ferai payer ! lui sifflé-je en le balançant rageusement. Dans un étui rose bonbon à plumes, tu feras moins le fier !