« J'ai signé de mon côté. Fais-en autant, je préférerais boucler toutes les démarches avant le retour de Marie. » Il n'avait pas bougé, les mains croisées derrière le dos, le ton parfaitement neutre.
« Le partage des biens avait déjà été fixé avant notre mariage, donc rien ne devrait poser problème à ce niveau. Néanmoins, je te verserai vingt millions de plus, et tu recevras aussi une villa à l'extérieur de la ville. Tu ne peux pas repartir les mains vides, ce serait compliqué à justifier auprès de grand-père. »
Grâce resta un instant sans voix, submergée par une vague de stupeur. « Est-ce que... grand-père sait, pour notre divorce ? »
« Et s'il le savait ? Tu crois que ça changerait quoi que ce soit à ma décision ? »
Ces mots la firent vaciller. Elle dut se retenir à la table pour ne pas perdre pied. Les larmes montaient, mais elle parvint à demander, la voix presque éteinte : « Carlos... on ne pourrait pas revenir en arrière ? Ne pas divorcer ? »
Il se retourna enfin. Son regard, posé sur elle, avait quelque chose d'étrange, d'indéchiffrable. Ses lèvres fines, ses yeux sombres, ses traits taillés au couteau, tout en lui restait d'une beauté froide qui, encore aujourd'hui, faisait frémir Grâce malgré elle.
« Pourquoi ? »
« Parce que je t'aime. » Ses yeux rougis débordaient de larmes retenues. « Je t'aime, Carlos. Je veux rester ta femme, même si toi, tu n'as jamais rien ressenti pour moi. »
« Grâce Jospin, ça suffit ! Chaque instant passé dans ce mariage sans amour a été un calvaire pour moi. »
Il balaya l'air d'un geste agacé, à bout de patience. « T'épouser a été une erreur depuis le début. Tu savais que j'étais en froid avec grand-père. Tu savais aussi que mon cœur appartenait à une autre, et que nous ne pourrions jamais être ensemble. Maintenant que les trois années sont passées et que Marie revient de Mosgravia, il est temps que tu cesses d'être Madame Belmonde. »
Grâce baissa la tête, laissant ses larmes s'écraser silencieusement sur la table. Elle les essuya d'un geste rapide, presque honteux. Carlos, lui, ne manqua rien de la scène, et son regard se durcit davantage.
C'est à cet instant que son téléphone sonna. En voyant le nom qui s'affichait, il décrocha sans attendre.
« Marie, tu es dans l'avion ? » Sa voix s'était métamorphosée, douce, presque tendre. Rien à voir avec l'homme distant et glacial que Grâce côtoyait depuis trois ans.
« Carlos, je suis déjà à l'aéroport de Solana City ! » La voix de Marie, pétillante d'excitation, traversait le combiné.
« Quoi ? Tu ne devais pas prendre l'avion ce soir ? »
« Je voulais te faire la surprise ! »
« Marie, attends-moi, j'arrive tout de suite. » Sur ces mots, il passa devant Grâce sans même un regard, pressé de sortir.
Une fois la porte du bureau refermée, le silence retomba, lourd, presque suffocant. Cela faisait dix ans que Grâce aimait Carlos, et trois ans qu'ils étaient mariés. Elle s'était donnée corps et âme à cette famille, lui était restée fidèle sans jamais faillir. Et pourtant, au bout du compte, elle n'avait récolté qu'un véritable supplice.
Maintenant que Carlos se sentait enfin libéré, il l'abandonnait sans le moindre remords, impatient de retrouver son premier amour. Une douleur sourde envahit la poitrine de Grâce. Elle avait tout tenté, sans jamais réussir à toucher ce cœur qui ne lui appartiendrait jamais.
Elle inspira profondément, secoua la tête, et regarda une dernière larme s'écraser sur son propre nom, inscrit noir sur blanc au bas des papiers du divorce.
Ce soir-là, Carlos ramena Marie Angel au Domaine Belmonde. Il la tenait fermement contre lui, cette femme frêle et délicate qu'il couvait du regard. Ensemble, ils franchirent le seuil de la demeure avec une assurance tranquille, attirant tous les regards sur leur passage.
« Carlos, tu n'as pas encore divorcé de Grâce. Je... je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée d'être aussi proches. Elle risque de m'en vouloir. » Marie caressait le torse de Carlos tout en parlant, feignant l'inquiétude.
« Elle ne dira rien. » Il n'hésita pas une seconde. « Je ne l'ai jamais aimée, de toute façon. Nous n'avions qu'un arrangement. Elle connaît sa place. »
Toute la famille Belmonde entoura Marie, la couvrant d'attentions et de sollicitude. Grâce, elle, restait seule dans la salle à manger, occupée à préparer le dîner comme si de rien n'était.
Au milieu de cette agitation, Carlos aperçut la silhouette esseulée de son épouse et un sourire narquois étira ses lèvres. « Même maintenant, songea-t-il, elle continue de jouer les servantes dévouées pour les Belmonde. Croit-elle encore avoir une chance de faire tourner les choses en sa faveur ? Ridicule. »
« Monsieur Belmonde ! Monsieur Belmonde ! » Le majordome accourut soudain, visiblement paniqué.
« Madame Grâce... elle est partie ! »
« Partie ? Depuis quand ? »
« I-il y a quelques instants à peine. Elle n'a rien emporté. Après avoir retiré son tablier, elle est sortie par la porte de service et une voiture noire est venue la chercher. »
Carlos se précipita vers la chambre pour la trouver parfaitement rangée. Seul l'accord de divorce, signé, reposait sur la table de chevet, encore marqué de traces de larmes.
Il fronça les sourcils et s'approcha de la fenêtre. Une Rolls-Royce s'éloignait déjà du Domaine Belmonde à vive allure, avant de disparaître dans l'obscurité.
« Elle refusait de partir cet après-midi, et maintenant elle s'échappe sans hésiter. » Contrarié, il appela aussitôt son secrétaire.
« Trouve-moi le propriétaire du véhicule portant la plaque A9999. »
« Bien, Monsieur Belmonde. »
Cinq minutes plus tard, son secrétaire le rappela. « Monsieur Belmonde, nous avons trouvé. La voiture appartient au président du groupe KS. »
Le président du groupe KS ?
Grâce venait d'un petit village. Sans fortune, sans relations, elle n'avait même pas eu d'amis durant leurs trois années de mariage. Comment aurait-elle pu connaître le président du groupe KS ? Avait-elle déjà tourné la page, au point de s'être trouvé un autre homme aussi rapidement ?
« Monsieur Belmonde... avez-vous vraiment divorcé de Madame Grâce aujourd'hui ? » demanda le secrétaire, hésitant.
« Quel est le problème ? Je n'ai pas le droit de le faire aujourd'hui ? Quand aurais-je dû le faire, selon toi ? » Carlos sentait la colère monter.
« C... c'est son anniversaire, aujourd'hui. »
Carlos resta figé un instant, saisi de plein fouet par cette révélation.
Sur la banquette arrière de la Rolls-Royce, Samuel Jospin prit la main de Grâce et la serra doucement.
« Quand Lucio a appris que tu rentrais, il a préparé tout un feu d'artifice pour t'accueillir. »
« Je n'ai pas le cœur aux feux d'artifice. »
Grâce venait de retrouver sa véritable place au sein de la famille Jospin. Elle laissa reposer sa tête contre l'épaule de son frère aîné et soupira, les yeux brillants de larmes contenues.
Elle jeta ensuite un regard distrait à son téléphone pour lire le dernier message reçu. Il ne venait pas de son ex-mari, mais de Marie.
« Je te l'avais bien dit ! Tu vas devoir me rendre ma place, après me l'avoir volée pendant tout ce temps. Carlos est à moi. N'essaie même pas de le retenir ! »
Un sourire amer effleura les lèvres de Grâce. Elle laissa couler une dernière larme, puis reprit contenance, presque apaisée.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? Tu n'arrives pas à te résoudre à tourner la page ? » Samuel resserra son étreinte, le cœur lourd pour sa sœur.
« Samuel, c'est mon anniversaire aujourd'hui. »
« Je sais. Ce type mériterait la foudre pour avoir choisi précisément ce jour pour te faire ça. »
« C'est justement pour ça que j'ai du mal à partir tout à fait sereine. Carlos a tué Grâce Jospin aujourd'hui. »
Lorsque Grâce Jospin rouvrit les yeux, plus aucune trace de sentiment pour Carlos n'habitait son regard.
« Je suis enfin libre. Et si jamais je devais revenir en arrière, je préférerais mourir. »