Astrid était debout devant la grande baie vitrée de son appartement, observant les lumières de la ville qui s'étendaient devant elle. Dans sa main, un verre de vin qu'elle n'avait presque pas touché.
À première vue, personne n'aurait deviné ce qu'elle avait vécu.
Elle n'était plus la jeune fille de dix-huit ans qui tremblait au moindre bruit. Elle n'était plus celle qui se réveillait chaque nuit en sursaut après avoir revécu les mêmes souvenirs.
Aujourd'hui, Astrid était une femme.
Une femme froide.
Une femme déterminée.
Une femme qui avait appris que la faiblesse était un luxe qu'elle ne pouvait plus se permettre.
Son téléphone vibra sur la table derrière elle.
Elle n'eut même pas besoin de regarder l'écran pour savoir qui c'était.
Naëlle.
La seule personne qui avait toujours été là.
Astrid décrocha après quelques secondes.
– Tu savais que certaines personnes normales répondent au téléphone quand quelqu'un les appelle ?
La voix de Naëlle lui arracha presque un sourire.
Presque.
– Bonjour à toi aussi.
– Ne change pas de sujet. Ça fait dix minutes que j'essaie de te joindre.
– J'étais occupée.
– Astrid, tu dis ça à chaque fois que tu veux éviter une conversation.
Astrid s'appuya contre la fenêtre.
– Je n'évite rien.
Un silence suivit.
Naëlle la connaissait trop bien.
– Tu as encore pensé à lui.
Le visage d'Astrid se ferma immédiatement.
Elle n'avait pas besoin que Naëlle prononce son nom.
Elle savait exactement de qui elle parlait.
Atlas Ravenwood.
L'homme qui avait détruit sa vie.
L'homme qui l'avait enfermée dans un cauchemar dont elle n'était jamais réellement sortie.
– Je t'ai demandé de ne plus parler de lui.
– Et moi je t'ai demandé d'arrêter de faire semblant que tout va bien.
Astrid serra la mâchoire.
– Je vais bien.
– Non, Astrid. Tu survis. Ce n'est pas pareil.
Ces mots restèrent suspendus dans l'air.
Parce qu'ils étaient vrais.
Depuis six ans, Astrid ne vivait pas vraiment.
Elle avançait.
Elle travaillait.
Elle souriait quand il fallait.
Mais au fond d'elle, une partie était toujours restée dans cette pièce sombre où Atlas Ravenwood avait changé sa vie.
– Il est revenu.
La voix de Naëlle devint immédiatement sérieuse.
– Quoi ?
Astrid regarda son reflet dans la vitre.
– Atlas Ravenwood est revenu en ville.
Un silence lourd s'installa.
Même à travers le téléphone, elle sentit l'inquiétude de son amie.
– Comment tu le sais ?
– J'ai vu son nom dans les journaux ce matin.
– Astrid...
– Il est de retour.
Elle prononça ces mots calmement.
Trop calmement.
Naëlle le remarqua.
– Qu'est-ce que tu comptes faire ?
Astrid posa son verre.
Son regard changea.
Ce n'était plus celui d'une femme blessée.
C'était celui d'une femme qui avait attendu ce moment pendant six ans.
– Me venger.
Naëlle soupira.
– Je savais que tu allais dire ça.
– Parce que c'est la seule chose qui a du sens.
– La vengeance ne changera pas ce qui s'est passé.
– Peut-être pas.
Astrid attrapa un dossier posé sur sa table.
À l'intérieur, il y avait des photos, des informations, des articles.
Tout ce qu'elle avait récolté pendant des années.
Tout ce qui concernait Atlas Ravenwood.
– Mais elle lui fera comprendre ce que j'ai ressenti.
– Astrid...
– Il m'a volé des années de ma vie.
Sa voix trembla légèrement.
Une seule seconde.
Puis elle reprit son contrôle.
– Je ne vais pas simplement oublier.
Naëlle resta silencieuse.
Elle savait que lorsqu'Astrid avait une idée en tête, il était presque impossible de l'arrêter.
– Tu as un plan ?
Un sourire sans joie apparut sur les lèvres d'Astrid.
– Oui.
Elle ouvrit le dossier.
La première photo d'Atlas apparut.
Un homme grand, vêtu d'un costume noir, le regard froid.
Même après toutes ces années, il n'avait pas changé.
Toujours cette expression impassible.
Toujours cette aura dangereuse.
– Je vais entrer dans son monde.
Le lendemain matin, Astrid se trouvait dans un café discret du centre-ville.
Elle avait passé la nuit à préparer chaque détail.
Atlas Ravenwood n'était pas un homme qu'on pouvait approcher facilement.
Il était puissant.
Riche.
Entouré de personnes prêtes à tout pour lui.
Mais Astrid avait appris quelque chose pendant ces six dernières années.
La patience pouvait être une arme.
Son téléphone vibra.
Un message.
Naëlle.
"Dis-moi encore que tu es sûre de ce que tu fais."
Astrid fixa l'écran.
Puis répondit.
"Je suis sûre."
Quelques secondes plus tard, la réponse arriva.
"Tu mens très mal."
Astrid posa son téléphone avec un léger soupir.
Elle savait que Naëlle avait raison.
Mais elle ne pouvait plus reculer.
Pas maintenant.
Pas après avoir attendu aussi longtemps.
Elle prit son sac et quitta le café.
Son prochain arrêt était l'entreprise Ravenwood.
Le bâtiment Ravenwood dominait la ville.
Immense.
Impressionnant.
À l'image de son propriétaire.
Astrid entra dans le hall avec une confiance qu'elle ne ressentait pas complètement.
Les regards se tournèrent vers elle.
Elle ignora tout.
Elle était venue pour une seule personne.
À l'accueil, une femme leva les yeux vers elle.
– Bonjour. Puis-je vous aider ?
Astrid posa calmement son dossier sur le comptoir.
– Je suis ici pour voir Atlas Ravenwood.
La femme sembla surprise.
– Monsieur Ravenwood reçoit uniquement sur rendez-vous.
– Alors dites-lui qu'Astrid Valmont est ici.
Le changement fut immédiat.
La réceptionniste pâlit légèrement.
Comme si ce nom avait réveillé quelque chose.
– Attendez ici.
Quelques minutes plus tard, un homme apparut.
Pas Atlas.
Mais Astrid reconnut immédiatement son visage.
Kaelan Ravenwood.
Le frère d'Atlas.
Il s'approcha lentement.
– Astrid Valmont.
Elle resta immobile.
– Kaelan Ravenwood.
Un léger sourire apparut sur son visage.
– Je vois que vous vous souvenez de moi.
– Difficile d'oublier les personnes liées à votre famille.
Son sourire disparut légèrement.
– Vous n'avez pas changé.
– Si.
Elle planta son regard dans le sien.
– J'ai changé.
Kaelan l'observa quelques secondes.
Puis il dit :
– Atlas savait que ce jour arriverait.
Le cœur d'Astrid accéléra légèrement.
Mais elle ne montra rien.
– Alors faites-le venir.
Kaelan hésita.
– Vous êtes certaine ?
– Absolument.
Un silence.
Puis il ouvrit la porte derrière lui.
– Dans ce cas, entrez.
Astrid avança.
Chaque pas la rapprochait de son passé.
Chaque seconde la rapprochait de l'homme qu'elle avait juré de détruire.
La porte du bureau s'ouvrit.
Et elle le vit.
Atlas Ravenwood.
Debout près de son bureau.
Le même regard sombre.
La même froideur.
Le même homme qui hantait ses nuits.
Pendant quelques secondes, aucun d'eux ne parla.
Puis Atlas prit la parole.
– Astrid.
Elle sentit toute la colère qu'elle avait gardée pendant six ans remonter à la surface.
Mais elle sourit.
Un sourire sans chaleur.
– Tu te souviens encore de mon prénom.
Atlas la fixa.
Son expression resta impassible.
– Je n'ai jamais oublié.
Ces mots auraient dû la toucher.
Mais ils ne firent qu'alimenter sa colère.
– Dommage.
Elle entra complètement dans la pièce.
– Moi, je n'ai jamais oublié ce que tu m'as fait.
Le silence devint lourd.
Atlas baissa légèrement les yeux.
Un geste qu'elle ne s'attendait pas à voir.
– Tu es venue pour te venger.
Ce n'était pas une question.
Astrid croisa les bras.
– Oui.
– Je m'y attendais.
– Alors tu sais pourquoi je suis là.
Atlas releva les yeux vers elle.
– Oui.
– Et tu n'as rien à dire pour ta défense ?
Pendant un instant, quelque chose traversa son regard.
De la culpabilité.
De la tristesse.
Mais cela disparut rapidement.
– Pas aujourd'hui.
Astrid eut un rire froid.
– Évidemment.
Elle se rapprocha de son bureau.
– Tu as toujours été doué pour garder tes secrets.
Atlas resta silencieux.
Puis il murmura :
– Tu ne sais pas toute la vérité.
Astrid sentit son cœur se serrer.
Mais elle refusa de le montrer.
– Je ne veux pas entendre tes excuses.
– Ce ne sont pas des excuses.
– Alors qu'est-ce que c'est ?
Atlas la regarda droit dans les yeux.
– Un avertissement.
Astrid fronça les sourcils.
– À propos de quoi ?
Sa voix devint plus grave.
– À propos de la personne qui a réellement détruit ta vie.
Pour la première fois depuis son arrivée, Astrid hésita.
Une seconde seulement.
Puis elle reprit son masque.
– Je suis venue détruire la tienne, Atlas.
Elle se retourna vers la porte.
– Et je vais réussir.
Atlas la regarda partir.
Mais contrairement à ce qu'Astrid pensait, il n'avait pas peur de sa vengeance.
Il avait peur du moment où elle découvrirait la vérité. Parce qu'après ce jour-là... Elle ne le détesterait peut-être plus. Mais elle pourrait le haïr davantage.