Kouassi Amoin était veuve.
Veuve depuis qu'un accident brutal avait fauché son
époux sur une route de l'intérieur, la laissant seule avec une
maison inachevée à Yamoussoukro et un nourrisson au regard
déjà sévère. De cet homme, il ne subsistait qu'un cadre photo
accroché au mur du salon, et une enfant.
Cette enfant, elle la prénomma Akissi Bla.
Akissi, pour le lundi, jour de naissance des âmes
indomptables, de celles qui ne courbent l'échine que devant
Dieu. Et Bla, « Princesse ». Non pas au sens folklorique que
les étrangers prêtent au mot, mais dans son essence baoulé la
plus noble : celle qui est mise à part, celle qui ne se mêle point
à la multitude, celle dont le corps est un sanctuaire.
« Tu es Akissi Bla, lui disait-elle chaque matin, ma
princesse. »
Yamoussoukro, ville de marbre et de silence, avec sa
Basilique pointant vers le ciel comme un doigt accusateur, fut
le couvent où s'épanouit cette princesse. Loin du tumulte
d'Abidjan, la ville offrait un cadre propice à la rigueur.
Kouassi Amoin n'éleva pas sa fille : elle la façonna.
Son éducation ne fut pas une litanie d'interdits : ce fut
une architecture. Une liturgie quotidienne de la dignité.
Le soir venu, lorsque la chaleur retombait et que les
grillons entamaient leur concert lancinant, Kouassi Amoin
installait Akissi Bla entre ses cuisses robustes. Ses doigts épais
et experts démêlaient, tressaient, nattaient la chevelure crépue
de sa fille. Et sa bouche, elle, tressait les principes.
« Akissi Bla, ma princesse, ouvre tes oreilles. »
« Ton corps n'est point un instrument de musique sur
lequel les hommes viennent plaquer leurs accords éphémères.
Ton corps n'est pas une calebasse d'eau fraîche que l'on offre à
tout passant assoiffé. Ton corps est un temple. Un lieu sacré,
inviolable. »
« Les hommes viendront, Bla. Ils viendront avec des
promesses melliflues, avec des engins ronflants, avec des
liasses qui brillent. Ils te diront que l'amour est une
dégustation.
Ne les crois point. L'homme qui t'aime ne te demande
pas de te dénuder, il te demande de te vêtir à ses côtés pour la
vie. »
« Garde-toi. Reste chaste. Reste vierge jusqu'à l'autel du
mariage. Non par pusillanimité, non par crainte, mais par
estime de toi-même. Parce qu'une princesse ne s'offre pas. Elle
s'honore. Et on l'honore. »
Akissi Bla grandit, irriguée par ces aphorismes
maternels. À seize ans à peine, elle écoutait avec sagesse et
déférence les conseils de sa mère.
Au Lycée Scientifique de Yamoussoukro, puis dans les
amphithéâtres austères de l'INP-HB, elle détonnait. Là où ses
condisciples s'adonnaient aux émois précoces et aux liaisons
fugaces, elle cultivait l'excellence. Sa beauté était une
évidence : un teint marron mat, velouté, profond, d'une
luminosité minérale, un teint qui semblait avoir été pétri dans
l'argile la plus noble de la savane. Mais cette beauté était ceinte
d'une austérité qui décourageait les audacieux.
À vingt-six ans, Akissi Bla était une anomalie
splendide : salariée, respectée et vierge.
D'une virginité assumée, revendiquée comme un
étendard, non comme une tare.
Dans les bureaux climatisés de Yamoussoukro, où elle
officiait désormais comme assistante informaticienne, les
médisances allaient bon train. On la disait hautaine, frigide.
Elle, elle ne répondait rien. Elle portait en elle la voix de
Kouassi Amoin.
Kouassi Amoin, elle, observait son œuvre avec une fierté
silencieuse. Chaque matin, elle voyait sa princesse partir, le
dos droit, le pas altier, le tailleur impeccable. Elle se disait que
son mari, depuis l'au-delà, pouvait contempler le palais qu'elle
avait bâti seule.
Sa princesse était intacte. Son temple était encore fermé.
Elle ignorait que la première fissure ne vient jamais d'un
bélier, mais d'une clé qui semble être la bonne.