Elle enfila sa tunique grise, celle que l'on distribuait aux charognards à chaque automne, et serra la corde autour de sa taille. Dehors, l'air sentait le bois mouillé et la fumée des premiers feux. Sur le seuil de sa cabane, elle s'arrêta pour écouter le village qui s'éveillait. Dans sa tête, une voix douce, un peu timide, murmura : « Tu n'as presque pas dormi. »
C'était Anga, sa louve. Petite, au pelage couleur de cendre, toujours prête à s'excuser d'exister. Joelie sourit malgré elle.
« J'ai pensé à ce soir, avoua-t-elle à mi-voix.
- Ce soir sera comme les autres. On porte, on sert, on range. Et on disparaît.
- C'est bien ce qui m'inquiète, répondit Joelie. Il y a des soirs où disparaître demande plus d'efforts que d'autres. »
Anga ne répondit pas, mais elle se frotta contre sa conscience comme un chat contre une jambe, et Joelie sentit sa nervosité s'apaiser un peu.
Shadow Ridge s'étageait sur la colline comme un escalier dont chaque marche avait son propre rang. Tout en haut, le manoir des Ashwood, ses fenêtres hautes, ses toits d'ardoise, ses jardins que les charognards entretenaient sans jamais s'y promener. En dessous, les maisons des dominants, larges et chaudes. Plus bas encore, celles des loups ordinaires, ceux qui avaient un nom de famille et un métier dont on parlait avec respect. Et tout au bas de la pente, là où le chemin devenait boueux quand il pleuvait, le quartier des charognards : une trentaine de cabanes de bois, serrées les unes contre les autres pour se tenir chaud.
On ne naissait pas charognard, on le devenait. Un loup sans lignée reconnue, sans famille pour le défendre, sans place dans les registres : la meute lui accordait un toit à condition qu'il se rende utile. On lui confiait les tâches que personne d'autre ne voulait accomplir. Nettoyer les salles après les banquets. Porter le bois, l'eau, les paniers. Trier les restes de la chasse d'automne. Servir à table sans jamais croiser un regard. Joelie faisait cela depuis qu'elle savait marcher.
« Tu es en retard », lança une voix devant elle.
Tomas l'attendait à l'angle de la ruelle, un panier d'osier calé sur chaque hanche. Il avait dix-sept ans, les cheveux en désordre et un sourire que rien ne semblait pouvoir entamer, pas même trois années d'apprentissage sous les ordres de Maren, la doyenne des charognards.
« Je ne suis pas en retard, dit Joelie. Tu es en avance.
- Maren m'a réveillé en tapant sur ma porte avec une cuillère en bois. Je crois qu'elle a un plan pour ce soir. Un plan de ceux qui font peur. »
Joelie attrapa l'un des paniers pour le soulager. Ils se mirent en marche côte à côte, montant la pente vers le grand hall où se tiendrait la fête. Autour d'eux, les autres charognards s'affairaient déjà : des hommes qui portaient des tables, des femmes qui pliaient des nappes, des enfants qui couraient avec des branches de sapin pour les guirlandes. Personne ne parlait fort. On parlait toujours bas, quand on était en bas.
« Tu as entendu la rumeur ? demanda Tomas.
- Laquelle ? Il y en a une nouvelle chaque jour.
- L'héritier est rentré cette nuit. Arno Ashwood. Il était parti trois mois à la frontière, et il est revenu plus silencieux que jamais, paraît-il. Et la fille de l'Alpha de l'est arrive aujourd'hui avec son père. On dit qu'on annoncera leurs fiançailles ce soir.
- Nesline, murmura Joelie. Oui, on m'a dit ça aussi.
- Tu l'as déjà vue ?
- De loin. Elle sourit beaucoup. »
Tomas eut un petit rire. « Et lui ? Tu l'as déjà vu de près ? »
Joelie réfléchit. Elle avait aperçu Arno Ashwood deux ou trois fois, toujours de loin, toujours au-dessus d'elle. Grand, sombre, l'air de porter quelque chose de trop lourd pour ses épaules. Il ne souriait jamais aux fêtes. Il ne regardait jamais les charognards. Pas par mépris, semblait-il, mais comme si son esprit était ailleurs, sur un chemin que personne d'autre ne voyait.
« Non, dit-elle enfin. Jamais de près. Et je ne tiens pas à ce que ça change. »
Elle avait dit cela sur le ton de la plaisanterie. Anga, au fond d'elle, garda un silence étrange.
Ils arrivèrent au grand hall au moment où le soleil dorait enfin le toit. L'immense salle sentait la cire et le bois ciré, et Maren les attendait au milieu, poings sur les hanches. C'était une femme de soixante ans, large d'épaules, au visage marqué par les hivers, dont le seul regard suffisait à faire taire un dortoir entier.
« Vous voilà, dit-elle. Joelie, les guirlandes du fond. Tomas, les bancs de la troisième rangée. Et rappelez-vous : ce soir, on ne parle pas aux dominants, on ne leur barre pas le chemin, on ne renverse rien. Si vous renversez quelque chose, vous n'avez rien renversé. C'est compris ?
- Compris, dirent-ils en chœur.
- Bien. Au travail. »
La matinée passa dans un tourbillon de fleurs de saison, de branches de sapin, de bougies à ranger. Joelie grimpa sur une échelle pour accrocher des guirlandes de feuilles rouges et dorées au-dessus de la longue table centrale, celle qui accueillerait la famille Ashwood et leurs invités. En descendant, elle sentit un petit poids se balancer contre sa poitrine, sous sa tunique. Elle referma machinalement la main dessus.
Le pendentif.
C'était un simple disque d'argent terni, suspendu à une chaîne fine que le temps avait fait noircir. Sa mère le lui avait donné le jour de ses dix ans, deux semaines avant de s'éteindre, épuisée, dans la cabane du fond du quartier. Elle avait pris les mains de Joelie entre les siennes et lui avait dit, d'une voix qu'on n'oublie pas : « Garde-le caché. Ne le montre à personne. Jamais. » Joelie avait promis. Elle n'avait jamais su pourquoi.
Douze ans plus tard, elle portait toujours le bijou, chaque jour, sous sa tunique, contre sa peau. Il n'avait aucune valeur marchande. Mais quand elle avait peur, quand elle doutait, elle le touchait, et il lui semblait que sa mère n'était pas tout à fait partie.
« Joelie ! »
Elle sursauta. Une jeune dominante venait de traverser la salle avec deux amies, robes de soie, cheveux tressés de rubans. Joelie baissa aussitôt les yeux et s'écarta contre le mur, comme on le lui avait appris. Mais l'une des filles, sans même la regarder, poussa du pied le panier de guirlandes posé près de l'échelle. Les feuilles rouges se répandirent sur le sol.
« Oh, quelle maladroite », dit la jeune dominante avec un petit rire cristallin.
Les trois filles poursuivirent leur chemin. Joelie s'agenouilla en silence pour ramasser les feuilles, une à une. Elle sentit Anga se hérisser en elle, mais elle murmura : « Laisse. Ça n'en vaut pas la peine. » Elle avait appris depuis longtemps que la dignité, en bas, tenait à ne pas répondre.
Quand elle se releva, un homme se tenait à l'entrée du hall. Grand, les cheveux gris tirés en arrière, vêtu d'un manteau sombre de bonne coupe. Orlan, le Bêta de Shadow Ridge, bras droit de l'Alpha et précepteur de l'héritier. Il inspectait la salle d'un œil calme, comme un homme qui n'a pas besoin de crier pour être obéi.
Son regard glissa sur Joelie, s'arrêta une seconde, puis passa à autre chose. Elle baissa les yeux, par habitude. Rien de plus. Mais quand elle les releva, il avait disparu, et elle se surprit à retenir son souffle sans savoir pourquoi.
L'après-midi s'écoula dans la même agitation. À l'heure où les ombres s'allongeaient, Maren rassembla les charognards dans l'arrière-salle pour distribuer les tâches de la soirée. Elle lut les noms, un par un, à voix haute.
« Tomas, aux cuisines. Rena et Piotr, aux boissons. Joelie... »
Elle s'interrompit, fronça les sourcils et parut compter sur ses doigts.
« Joelie, tu serviras à la grande table. Il nous manque des bras, et tu es celle qui renverse le moins. »
Un silence tomba. À la grande table, on servait les Ashwood. Les charognards y étaient envoyés à tour de rôle, comme une corvée qu'on redoutait. On y était regardé de plus près qu'ailleurs, jugé plus vite, oublié moins facilement.
« Maren, protesta doucement Joelie, je préférerais rester aux cuisines...
- Je ne t'ai pas demandé ton avis, ma fille. » La voix de la doyenne s'adoucit à peine. « Tu baisses les yeux, tu poses les plats, tu repars. Rien de plus. Tu as bien compris ? »
Joelie hocha la tête.
Elle sortit de l'arrière-salle le cœur serré, sans savoir pourquoi cette tâche, pourtant banale, lui pesait autant. Dans sa tête, Anga se blottit contre elle, plus inquiète que jamais.
« Il y a quelque chose dans l'air, murmura la louve. Je le sens depuis ce matin. Comme avant un orage.
- Il n'y a pas d'orage, répondit Joelie en levant les yeux vers le ciel dégagé. Il fait beau.
- Ce n'est pas ce genre d'orage. »
Joelie ne sut que répondre. Elle regagna sa cabane pour se laver le visage et remettre de l'ordre dans ses cheveux. Avant de ressortir, elle vérifia une dernière fois que le pendentif était bien caché sous sa tunique. Ses doigts effleurèrent le métal froid.
Pendant un bref instant, il lui parut tiède.
Elle retira sa main, troublée, puis secoua la tête. Elle était fatiguée, voilà tout. Elle redressa les épaules, prit une profonde inspiration, et sortit dans la lumière dorée du soir, en direction du grand hall où la fête allait commencer.
Elle ne savait pas encore qu'elle marchait vers la dernière soirée de sa vie ordinaire.