Je relève les yeux. Maya se tient de l'autre côté du comptoir, les bras croisés et un sourire amusé aux lèvres.
- Au moins, personne ne pourra dire que je ne travaille pas.
- Personne ne le dit. Tu travailles même trop. C'est justement pour ça que tu mérites de t'amuser un peu.
Je devine immédiatement où elle veut en venir.
Chaque vendredi, ou presque, nous avons la même conversation. Maya invente une sortie. Je refuse. Elle insiste. Je lui donne une excuse qu'elle ne croit jamais vraiment.
- Quelques amis se retrouvent après la fermeture, reprend-elle. Tu pourrais venir avec nous. Une heure ou deux, pas plus.
Je secoue la tête avant même qu'elle ait fini.
- Pas ce soir.
Son sourire disparaît.
- Ton père ?
Je désigne mon téléphone posé près de la caisse. Un message m'attend encore sur l'écran.
Rentre immédiatement après ton travail.
Pas de formule de politesse. Pas de question. Pas même mon prénom.
Seulement une consigne.
Avec mon père, c'est toujours comme ça.
- Il veut que je sois à la maison dès que j'aurai terminé, dis-je.
Maya lève les yeux au ciel, puis attrape un gobelet vide pour s'occuper les mains. Elle connaît assez bien ma famille pour la détester, mais pas suffisamment pour comprendre pourquoi je lui obéis encore.
Elle ignore que mon père n'est pas seulement un homme autoritaire.
Il est le bêta de Ravensmoor.
Dans une famille humaine, une fille majeure peut décider de rentrer tard, de déménager ou d'ignorer un message. Elle risque une dispute, quelques reproches, peut-être plusieurs jours de silence.
Dans une meute, désobéir au bêta est une autre affaire.
Même lorsque ce bêta est votre père.
Surtout lorsqu'il est votre père.
- Un jour, tu vas devoir lui dire non, murmure Maya.
Je reporte mon attention sur la machine.
- Un jour, peut-être.
C'est un mensonge, et nous le savons toutes les deux.
Autour de nous, le Beaniverse commence à se remplir. Le vendredi soir attire toujours les mêmes catégories de clients : ceux qui ont besoin d'un café avant une longue nuit, ceux qui viennent travailler en groupe et ceux qui commandent une boisson uniquement pour la photographier.
Une fille installée près de la fenêtre déplace son gâteau pour obtenir un meilleur éclairage. À la table voisine, deux garçons enregistrent une vidéo en recommençant la même phrase depuis cinq minutes. Plus loin, un homme en costume se plaint parce que sa boisson n'est pas assez chaude.
Des problèmes ordinaires.
Des problèmes humains.
Voilà pourquoi j'aime cet endroit.
Le café se trouve en plein centre de White Peak, suffisamment loin des territoires des métamorphes pour que je puisse passer plusieurs heures sans entendre parler de rang, de force ou de transformation.
Ici, personne ne me connaît.
Personne ne sait que je suis Nora Hartley, la fille du bêta.
Personne ne sait non plus que je suis née au sein d'une meute sans jamais obtenir ce qui aurait dû faire de moi une véritable louve.
Au Beaniverse, je suis seulement une employée avec des lunettes trop vieilles et un tablier taché de café.
C'est presque reposant.
- Je suis sérieuse, reprend Maya. Tu devrais venir habiter avec moi.
Je soupire.
Elle profite toujours des rares moments où aucun client ne se présente au comptoir pour revenir sur le sujet.
- Nous en avons déjà parlé.
- Et nous en reparlerons jusqu'à ce que tu acceptes. J'ai trouvé un appartement hier. Deux chambres, pas très loin de l'université, avec un loyer raisonnable. Si on partage toutes les charges, on peut s'en sortir.
Pendant une seconde, je commets l'erreur d'imaginer cette vie.
Un appartement modeste. Une petite chambre dont je pourrais fermer la porte. Un réfrigérateur rempli de choses choisies par Maya et moi. Aucun ordre glissé sous ma porte. Aucun regard froid au petit-déjeuner. Personne pour me rappeler que je suis une déception.
Je n'ai jamais rêvé de luxe.
Je ne veux pas d'une immense maison, d'une garde-robe coûteuse ou de soirées interminables.
Je veux seulement vivre quelque part où ma présence ne dérange personne.
- Ce n'est pas une question de loyer, dis-je.
- Alors quoi ?
Je ne peux évidemment pas lui répondre.
Maya est humaine. Pour elle, les loups-garous n'existent que dans les romans et les séries télévisées. Elle ne sait pas que certains territoires entourant White Peak appartiennent à des meutes organisées selon des règles anciennes.
Elle ne sait pas qu'on ne quitte pas Ravensmoor en chargeant ses vêtements dans une voiture.
Une meute n'est pas une famille qu'on cesse d'appeler. C'est une autorité, un territoire et une hiérarchie. Partir sans autorisation peut être considéré comme une trahison.
Et moi, je suis déjà suffisamment mal vue sans ajouter cela à la liste de mes fautes.
- C'est ma famille, dis-je finalement. Les choses sont compliquées.
- Ce qu'ils te font subir n'a rien de compliqué. C'est mauvais, voilà tout.
Ses paroles me touchent plus que je ne voudrais le montrer.
Je retire mes lunettes et essuie les verres sur le bas de mon tablier. Elles sont rayées, la monture penche légèrement d'un côté et les branches ne serrent plus assez. Elles glissent sur mon nez dès que je baisse la tête.
Il faudrait les remplacer.
Je repousse cette dépense depuis des mois.
Tout l'argent disponible doit servir à autre chose.
À rembourser la Ford.
À constituer mes économies.
À préparer une fuite que je ne suis même pas certaine de pouvoir entreprendre.
Chez les métamorphes, personne n'est censé avoir besoin de lunettes. Leur vision est excellente, même dans l'obscurité. Leurs autres sens dépassent également ceux des humains. Ils entendent mieux, perçoivent les odeurs plus précisément et guérissent plus vite.
Mes frères n'ont jamais connu de problèmes de vue.
Mes parents non plus.
Moi, je dois porter une correction depuis l'enfance.
Ma mère m'avait acheté cette paire il y a plusieurs années. Elle s'était plainte pendant tout le trajet du retour, comme si les lunettes constituaient une humiliation personnelle.
À l'époque, elle croyait encore que ma transformation réglerait le problème.
Mon loup devait apparaître, renforcer mon corps et corriger toutes ces faiblesses humaines.
Il n'est jamais venu.
Je remets mes lunettes en place.
- Tu pourrais au moins essayer, insiste Maya. On établit un budget réel, on visite quelques appartements et tu prends une décision ensuite.
- Tu as déjà fait le budget, non ?
Elle détourne les yeux, prise en faute.
- Peut-être.
Je laisse échapper un rire.
- Et tu as aussi cherché comment organiser nos horaires autour des cours ?
- C'est possible.
- Combien d'annonces as-tu consultées ?
- Pas beaucoup.
Je hausse un sourcil.
- Une trentaine, avoue-t-elle. Mais ce n'est pas le sujet.
Pour la faire taire, je lui lance le chiffon humide. Elle recule à temps et pousse un petit cri avant de rire.
Pendant quelques secondes, je ris avec elle.
Ce sont ces moments qui rendent le Beaniverse supportable.
Je n'aime ni l'odeur de lait renversé qui imprègne parfois mon uniforme ni les clients capables de changer quatre fois d'avis après avoir commandé. Je n'aime pas rester debout pendant des heures ou nettoyer les tables après la fermeture.
Mais j'aime le salaire.
J'aime être loin de Ravensmoor.
Et j'aime travailler avec Maya.
Elle est ma meilleure amie et la seule personne qui ait essayé de regarder derrière mes excuses. Lorsque j'arrivais épuisée, elle le remarquait. Lorsque je sursautais en voyant le nom de mon père sur mon téléphone, elle posait des questions. Lorsque je refusais systématiquement qu'elle me raccompagne chez moi, elle comprenait que je cachais quelque chose.
Elle n'a jamais découvert toute la vérité, mais elle en sait suffisamment.
Un jour, après m'avoir observée prétendre pour la centième fois que tout allait bien, elle m'a dit que ma famille était en train de me briser.
Je lui avais répondu qu'elle exagérait.
En réalité, elle avait seulement formulé ce que je refusais de reconnaître.
- Si j'étais libre de partir, je l'aurais déjà fait, dis-je.
Maya cesse de sourire.
- Tu es adulte, Nora.
- Pour toi, ça suffit. Pas pour eux.
- Alors impose-toi. Une fois. Qu'est-ce qu'ils pourraient faire ?
La question reste suspendue entre nous.
Beaucoup de choses.