Je m'apprête pour le boulot, les gestes mécaniques, l'esprit déjà ailleurs. Ça fait exactement deux mois aujourd'hui que j'ai été virée de mon ancien poste de secrétaire, non pas parce que je travaillais mal, mais parce que j'ai eu l'audace de dire non. Non à un supérieur qui pensait que son autorité lui donnait droit sur mon corps. Je n'arrive même pas à comprendre dans quel monde nous vivons. On fait tout pour préserver sa dignité, pour gagner sa vie honnêtement, et ce sont ces mêmes hommes, ceux qui tiennent les postes, ceux qui signent les contrats, qui nous mettent le bâton dans les pattes. Et après, ils osent dire que les femmes préfèrent la facilité. J'en passe.
Le lendemain de mon licenciement, par un hasard que j'aurais presque appelé chance, j'ai décroché un poste de femme de ménage dans l'entreprise où Nelson, mon petit ami, travaille comme chauffeur personnel du grand patron. J'ai connu Nelson il y a de cela deux ans, quelques mois à peine après l'enterrement de mon père, à une période où j'étais fragile, perdue, en quête d'une main à tenir. Il a été cette main-là. Il est aussi le premier homme de ma vie, le seul, et je me suis fait la promesse, une promesse que je porte encore comme une croix, que l'homme qui m'a pris ma virginité serait celui avec qui je bâtirais mon existence. Alors malgré tout, malgré ses tromperies, ses bêtises, ses petites lâchetés du quotidien, j'encaisse. J'espère. Je patiente.
Marina, ma meilleure et seule vraie amie, me répète depuis des mois que Nelson n'est pas celui que je crois. Elle me dit, avec cette franchise douce-amère qui est la sienne, qu'un coureur de jupons ne change pas, qu'avec lui je ne construirai jamais rien de solide. Mais j'ai foi. Ou du moins, je veux y croire.
Je dois me battre, pour moi, pour ma mère et ma petite sœur restées au village depuis la mort de papa. Je suis leur filet de sécurité, leur espoir. Alors je travaille, je serre les dents, et je garde la tête haute.
Ce matin-là, je suis dans la cuisine, en train de réchauffer les restes de la veille, quand Nelson entre. Il est déjà habillé, les clés qui tintent entre ses doigts, le regard balayant la pièce sans vraiment me voir. Il dépose un baiser distrait sur ma joue, le genre de baiser qu'on pose par habitude, pas par amour.
Nelson : Bébé, je prends la route. Aujourd'hui je dois conduire le boss chez ses partenaires d'affaires. Ne sois pas en retard.
Je pose les mains à plat sur le plan de travail, j'hésite une seconde, puis je me lance.
Marlène : D'accord chéri. Au fait, j'ai oublié de te dire, les factures d'eau et d'électricité sont arrivées.
Il s'arrête net. Se retourne lentement. Ce regard-là, je le connais, ce n'est pas un regard de tendresse. Les sourcils légèrement froncés, les lèvres pincées, il me toise avec cette expression qui me donne toujours l'impression d'être une charge plutôt qu'une compagne.
Nelson : Et qu'est-ce que je dois comprendre par là ? Que c'est moi qui vais les payer ? Tu ne travailles pas, que je sache ? C'est même moi qui t'ai trouvé ce boulot. Et tu gagnes mieux qu'avant. Alors c'est quoi le problème ?
Le piment me monte au nez. Je sens ma gorge se serrer mais je me force à rester calme, à choisir mes mots.
Marlène : Bébé, tu es sérieux là ? Mon premier salaire, je l'ai entièrement mis sur le loyer et les factures du mois passé. Je t'avais dit que ce mois-ci, je devais faire quelques emplettes, envoyer de l'argent à ma mère et me tresser. Tu t'en souviens ou pas ?
Il croise les bras. Son visage se ferme davantage, comme un volet qu'on claque.
Nelson : Et tout ça va bouffer les soixante-dix mille ? Ta mère est au village, le village, c'est pas la ville, ça ne coûte pas pareil. Tu vas faire comme le mois passé, point. J'ai un projet sur mon salaire, j'ai déjà tout prévu. Tu vas recevoir ta notification de virement dans quelques heures, alors s'il te plaît.
Les larmes me brûlent les yeux mais je refuse de les laisser tomber. Je relève le menton.
Marlène : Nelson... tu oublies que je suis une femme ? Que j'ai des besoins personnels ?
Il ramasse sa veste sans même me regarder, comme si ma question ne méritait pas de réponse.
Nelson : Moi j'ai fini de parler. Si tu veux faire comme tu veux, le bailleur viendra nous faire honte, Sbee coupera le courant, la Soneb coupera l'eau. Toi-même tu sais.
Et sans un mot de plus, sans un regard en arrière, il est parti. La porte s'est refermée avec une indifférence qui m'a traversée comme un courant froid.
Je suis restée un moment immobile, les yeux dans le vide, les mains toujours crispées sur le bord du plan de travail. Depuis qu'il m'a obtenu ce boulot, il se comporte comme si j'étais sa locataire, comme si je lui devais quelque chose. Les charges de la maison reposent sur mes épaules pendant que son salaire, lui, finance ses "projets", autrement dit ses sorties dans les buvettes et ses aventures que je fais semblant de ne pas voir. Il ne réalise même pas que l'âge avance, que la vie n'attend personne. Et le jour où tout s'effondrera, ce sera moi que sa famille montrera du doigt.
"Oh non. Il faut que je me dépêche, sinon je serai en retard."
Je secoue la tête, attrape mon sac et tourne le dos à cette cuisine qui sent encore le silence de notre dispute.
De l'autre côté...
Dans le taxi qui le conduit vers la résidence de son patron, Nelson est affalé contre la vitre, les jambes écartées, l'air de quelqu'un qui n'a pas le moindre poids sur la conscience. Les yeux rivés sur l'écran de son téléphone, il parcourt ses messages WhatsApp avec ce sourire tranquille et satisfait qui n'a rien à voir avec celui qu'il offre à Marlène le matin. Quand son téléphone vibre entre ses doigts, il n'a même pas besoin de regarder le nom pour que ce sourire s'élargisse encore.
"Oh, c'est ma jolie Mira... Cette fille, je dois tout faire pour la manger encore et encore. Elle est tellement délicieuse au lit..."
Il décroche avant même que la pensée ne se termine, la voix aussitôt veloutée, méconnaissable.
Nelson : Allô ! Bonjour ma jolie.
À l'autre bout du fil, la voix de Mira coule, douce et légèrement enjouée.
Mira : Bonjour chéri. Comment tu vas ? Je t'appelais juste pour avoir de tes nouvelles et te rappeler que c'est aujourd'hui que je dois régler ce problème dont je t'avais parlé.
Nelson baisse légèrement la voix, jetant un œil discret au chauffeur de taxi dans le rétroviseur.
Nelson : Je n'ai pas oublié ma chérie. Tu auras mon signe dans quelques heures. Et n'oublie pas que tu m'as aussi promis quelque chose, toi.
Un petit rire complice traverse la ligne.
Mira : Je ne peux jamais oublier ça. Une fois que j'aurai réglé cette affaire, je serai tout à toi. Tu feras de moi ce que tu veux.
Nelson se redresse légèrement dans son siège, les yeux brillants d'anticipation.
Nelson : Wow... j'ai hâte, ma petite fleur.
Mira : Si tu veux, je peux même passer chez toi ce soir.
Il se raidit imperceptiblement. Le ton se fait prudent, calculé.
Nelson : On en avait déjà parlé, je suis avec ma sœur en ce moment, on ne serait pas à l'aise. Tu sais que j'aime avoir toute ton attention quand on est ensemble.
Mira : D'accord. Si moi aussi je n'étais pas en famille, je t'aurais invité ici. Je ne veux plus que tu dépenses ton argent pour un appartement meublé.
Un sourire satisfait étire les lèvres de Nelson. Il s'enfonce un peu plus dans le siège, savourant.
Nelson : Ne t'inquiète pas. On trouvera comment faire.
Mira : Il faudra penser à louer un petit studio pour ta sœur, comme ça on pourrait avoir notre intimité à nous.
Nelson : Je suis en train de tout programmer, ma fleur d'amour. Ne t'inquiète pas.
Mira : Ok. Bonne journée alors.
Nelson : Bonne journée à toi aussi, ma belle. Bisous.
Mira : Bisous, mon bébé.
Elle raccroche, et Nelson glisse le téléphone dans sa poche, et reprend sa position contre la vitre, le sourire aux lèvres, les yeux perdus dans la rue qui défile, sans une seule pensée pour la femme qu'il vient de laisser dans cette cuisine froide.