Je venais d'une grande ville, bien plus animée que cet endroit perdu dont le nom n'a aucune importance. Après la disparition de ma grand-mère paternelle - celle qui m'avait élevée depuis mes cinq ans - j'avais été confiée à ma mère. Une femme que je connaissais à peine quelques mois plus tôt. Il ne me restait qu'un court laps de temps avant d'atteindre mes dix-huit ans et de pouvoir enfin m'éloigner d'elle. Vivre sous son toit relevait du désordre permanent. Elle partageait sa vie avec Ronan, un type sans ambition, affalé du matin au soir sur un vieux canapé fatigué, une bouteille à la main, les yeux tournés vers une télévision qu'il ne regardait même pas vraiment.
« Tu sors ? » lança-t-il en me voyant passer, sa voix traînante coupant à peine le silence. Il n'ouvrait la bouche que dans ces moments-là. « Prends-moi des bières, le frigo est presque vide. »
J'acquiesçai sans discuter, tout en sachant pertinemment que je ne ferais rien de ce qu'il demandait. Ce n'était pas seulement une question d'âge. Chaque pièce que je mettais de côté avait un seul but : partir.
Dehors, l'air froid me frappa le visage. C'était exactement ce dont j'avais besoin. Marcher me calmait. Le lendemain marquait le début du dernier semestre au lycée, et je ne savais même pas où se trouvait l'établissement.
Dans une petite épicerie, après avoir payé quelques barres de céréales, je m'adressai à la caissière.
« L'École Marie Curie... vous savez où c'est ? »
Elle releva la tête, surprise, puis esquissa un sourire chargé d'une nostalgie discrète.
« Les cours reprennent déjà ? » demanda-t-elle doucement. « Tu viens d'arriver, non ? »
Je hochai la tête, un peu mal à l'aise d'être aussi facile à cerner.
« C'est à deux rues d'ici. Tu descends vers la station-service, elle est juste après. »
Je pris note, puis, avant de partir, je me risquai à poser une autre question.
« Et... pour un petit boulot ? Vous auriez une idée ? »
Elle me dévisagea brièvement, comme si elle reconnaissait quelque chose en moi.
« Essaie du côté d'Evans Street. Les restos cherchent souvent du monde pour servir. »
Je la remerciai avec un sourire hésitant. Elle répondit d'un regard qui semblait dire qu'elle était déjà passée par là, bien avant moi.
Je décidai de repérer l'école avant de rentrer. Elle se dressait là, modeste, sans rien de particulier. Plus petite que celles auxquelles j'étais habituée. Et c'est là que ça m'a frappée : dans une ville comme celle-ci, se faire oublier serait bien plus compliqué. Ici, les visages restent, les noms circulent. L'anonymat n'existe pas vraiment. Cette pensée me coupa l'envie de manger.
En rentrant, les voix de ma mère et de Ronan me parvinrent immédiatement. Ils s'étaient enfermés dans leur chambre, mais leurs éclats traversaient les murs sans difficulté. Je ne cherchais même plus à comprendre. Les disputes se ressemblaient toutes. L'argent manquait toujours, et Ronan n'apportait rien, si ce n'est ses habitudes destructrices.
L'air à l'intérieur était lourd, presque étouffant. Je restai dehors, sur le perron, casque vissé sur les oreilles, le volume poussé au maximum pour noyer les cris. La nuit tombait doucement. Il devait être autour de vingt-et-une heures, et la rue était déserte, comme figée. Rien ne bougeait dans cette petite ville où tout semblait trop calme... trop exposé aussi.
« Elena. »
La voix de ma mère me tira de mes pensées. Je relevai les yeux vers elle. Elle semblait surprise de me voir là.
« Carla », répondis-je simplement.
Un silence s'installa, tendu.
« Tu reprends les cours demain, c'est ça ? » demanda-t-elle en allumant une cigarette.
Je me levai.
« Tu peux rester, tu sais », ajouta-t-elle, sans conviction.
Je secouai la tête.
« Non. J'ai envie d'être seule. »
C'était vrai. À cet instant comme à bien d'autres.
Elle ne tenta pas de me retenir. Je passai la porte et retrouvai cette atmosphère lourde que je détestais. Ma chambre était minuscule : un lit étroit, un grand miroir fissuré dans un coin. Rien de plus.
Je me laissai tomber sur le matelas, toujours plongée dans la musique. Cette fois, je reconnus la chanson. It's My Life. Je fixai le plafond, cherchant le sommeil.
Demain changerait-il quelque chose ? Est-ce que cette nouvelle école allait bouleverser ce fragile équilibre que j'avais construit ? Ou bien continuerais-je à me fondre dans la masse, comme avant ?
Je n'aurais la réponse qu'au lever du jour.