Attachée à une chaise, le corps meurtri et couvert de sang séché, elle peinait à respirer correctement. Des frissons la parcouraient, ses dents s'entrechoquaient malgré elle. Ses mains, crispées, s'enfonçaient dans ses cuisses, cherchant une douleur tangible pour étouffer celle, bien plus profonde, qui déchirait son esprit. Car à l'intérieur, quelque chose grondait. Son loup. Une présence indomptable qui cognait contre les limites de son contrôle.
Autour d'elle, des bruits étouffés, des souffles et des rires formaient un écho insupportable. Elle n'osait pas détourner le regard, même si tout en elle hurlait de le faire. Elle savait qu'elle en était capable. Briser ses liens, réduire la pièce au silence, faire couler le sang. Mais elle restait immobile. C'était voulu. C'était imposé.
Chaque geste, chaque murmure dans la pièce la lacérait davantage. Ces femmes, des omégas, gravitaient autour de lui. Kael. Son Alpha. Celui qui aurait dû être son refuge, son équilibre. Au lieu de cela, il se tenait au centre de son supplice.
Son cœur se contracta violemment. Une rage brûlante montait en elle, appelant à la destruction. Pourtant, elle restait là, incapable d'agir. Parce qu'elle savait. Parce qu'on lui avait appris.
La voix de Kael s'éleva, grave, chargée d'autorité.
« Tu t'égares, Elara. Regarde-moi. Tu dois observer. »
Son corps réagit avant même qu'elle ne le décide. Sa tête se redressa brusquement, ses yeux s'ouvrirent plus grands malgré la douleur qui irradiait dans sa nuque. L'ordre d'un Alpha ne se discute pas.
Les rires éclatèrent autour d'elle. Plusieurs femmes s'approchèrent, leurs regards emplis de mépris.
« Regarde-la... pitoyable. »
Une gifle claqua, violente, faisant tourner sa tête sur le côté. Un goût de sang revint aussitôt sur sa langue.
« Alors, Luna ? Ça te brûle de l'intérieur ? »
Les moqueries s'enchaînaient, acérées, sans retenue. Une autre femme s'approcha trop près, son souffle chaud frôlant sa peau.
« On t'a dit d'être attentive... tu devrais écouter. »
Elara ferma brièvement les yeux, cherchant à se contenir. Son visage la lançait, chaque coup reçu plus tôt résonnait encore dans ses nerfs. Elle s'efforça de ne pas crier, plantant ses ongles plus profondément dans sa chair.
« Regarde-toi... tu es hideuse. Tu le sais, non ? »
« Regarde-moi quand je te parle », gronda Kael.
Un gémissement étouffé lui échappa. Elle voulait que tout s'arrête. Juste un instant de silence.
Une main agrippa ses cheveux et tira sans ménagement. La douleur la traversa comme une décharge. Les rires redoublèrent.
« Personne ne tient à toi. Tu n'es rien. »
Quelque chose céda.
Un grondement sourd monta de sa poitrine. Ses yeux changèrent, s'assombrissant, une lueur rouge les envahissant peu à peu. La pièce se figea.
Kael intervint aussitôt, repoussant celles qui l'entouraient. En un instant, il fut face à elle. Ses yeux prirent une teinte dorée, imposants.
« Recule. Maintenant. »
Son ordre la frappa de plein fouet. Son corps céda. Ses pupilles revinrent à la normale, et un cri de douleur lui échappa tandis que son loup était forcé de se retirer.
Il la lâcha sans douceur. La chaise céda sous le choc lorsqu'elle s'effondra au sol.
« Je t'avais prévenue. Ne laisse jamais ça arriver. »
Sa voix était glaciale.
« Ce qu'elles disent te touche ? Elles ne font que dire la vérité. Tu es inutile. Tu l'as toujours été. Ton propre père t'a vendue pour effacer ses dettes. Il savait déjà ce que tu deviendrais. »
Les larmes coulèrent sans qu'elle puisse les retenir. Elle encaissait les coups, les insultes, la douleur physique. Mais ces mots-là... c'étaient ceux qui la détruisaient vraiment.
Elle aurait voulu disparaître.
« Regarde-moi », ordonna-t-il encore.
Elle obéit.
Quelques heures plus tard, Elara était assise dans un bar sombre, un verre de whisky entre les mains. La nuit avait enveloppé les lieux, et les clients s'accumulaient dans l'air chargé d'alcool et de fatigue.
Elle s'était échappée discrètement, dissimulée sous un voile, espérant ne croiser personne. Son corps s'était remis des blessures visibles, mais chaque mouvement restait douloureux.
« Luna. »
La voix la fit sursauter légèrement. Une main se posa sur son dos. Elle se crispa.
« Elias... »
Elle força un sourire.
L'homme lui rendit un regard sincère.
« Ma compagne m'a parlé de ce que tu as fait pour elle. Merci. Tu es précieuse pour cette meute. »
Son cœur se serra davantage. Elle détourna légèrement le regard.
« Ne me remercie pas... c'est mon rôle. »
Il hocha la tête, touché.
« Tu es différente. Plus... humaine. Ça compte. »
Lorsqu'il s'éloigna, elle ne put retenir ses larmes. Elles coulèrent silencieusement tandis qu'elle enfouissait son visage dans ses mains.
Personne ne savait.
Ils voyaient une Luna dévouée, forte, digne. Personne n'imaginait ce qu'elle endurait réellement.
Elle ne croyait plus aux miracles. Dans la meute Pourpre, il n'y avait ni répit ni lumière pour elle. Seulement une succession de jours à survivre.
Elle vida son verre et en commanda un autre. Puis un autre encore. L'alcool finit par engourdir ses pensées, brouillant les contours de la réalité.
Le monde devint flou. Son corps vacillait, à peine maintenu en équilibre sur le tabouret. Un rire lui échappa, inattendu, presque étranger.
Elle se laissa glisser au sol, éclata de rire, puis se redressa tant bien que mal. Personne ne fit attention. Chacun était enfermé dans sa propre dérive.
« Qu'est-ce qui te fait rire ? »
La voix, grave, surgit derrière elle.
Elle releva la tête, cherchant son origine. Une silhouette se dessinait à côté d'elle. Elle plissa les yeux, incapable de distinguer clairement ses traits.
« Ils disaient... que j'étais laide... »
Ses mots se perdaient, déformés par l'alcool.
L'homme s'assit près d'elle, l'observant avec une attention étrange.
Lorsqu'elle faillit tomber, il la rattrapa sans effort. Elle éclata de rire à nouveau.
Le barman posa un verre devant elle. Mais avant qu'elle ne puisse le saisir, l'inconnu le prit et le vida lui-même.
Elle le fixa, outrée.
« Hé ! »
Il ne répondit pas, se contentant d'esquisser un sourire avant de demander de l'eau pour elle.
Furieuse, elle avala la bouteille d'un trait dès qu'elle lui fut donnée, puis se leva pour le suivre.
Elle trébuchait, bousculait des tables, mais continuait d'avancer.
Dehors, l'air frais lui frappa le visage. Elle inspira profondément, fermant les yeux. Puis, instinctivement, elle chercha une odeur.
Elle la trouva.
Sans réfléchir, elle s'y accrocha.
La ruelle était sombre. Elle s'y arrêta brusquement, un doute la traversant. L'alcool se dissipait peu à peu, laissant place à une inquiétude tardive.
Un rire discret résonna.
Il apparut.
Plus grand qu'elle ne l'avait imaginé. Dans la pénombre, ses traits se dessinaient enfin.
Elle retint son souffle.
« Tu te prends pour qui ? »
Sa voix tremblait malgré elle.
Ses yeux bleus s'assombrirent, une lueur étrange y dansant. Son regard la transperçait.
Un frisson la parcourut de la tête aux pieds.
Elle recula, heurtant le mur derrière elle.
Le silence se tendit entre eux, chargé d'une tension qu'elle ne comprenait pas entièrement.
Elle déglutit.
Puis tout devint noir.