Il regarda le dossier qu'il tenait à la main.
Il regarda le moniteur cardiaque qui bipait selon un rythme régulier et monotone.
Ce son était la seule preuve qu'elle était encore en vie.
- Il est temps, dit Amaury au vide ambiant.
Il sortit un stylo de sa poche de poitrine.
Le clic du stylo résonna dans la chambre silencieuse.
Il signa le papier sur le dossier.
Ne Pas Réanimer.
Célestine voulait hurler.
Elle voulait se débattre, supplier, demander pourquoi.
Mais sa gorge était une caverne aride, ses cordes vocales inutiles.
Ophélie du Secours, sa belle-mère, émergea de derrière Amaury.
Elle portait le collier de perles préféré de Célestine.
Ophélie se pencha au-dessus du lit, son parfum écœurant et sucré masquant l'odeur de l'antiseptique.
- Pauvre petite fille riche, chuchota Ophélie.
Elle lissa les cheveux sur le front moite de Célestine.
- Tu pensais vraiment que c'était l'accident de voiture, n'est-ce pas ?
Les yeux de Célestine s'écarquillèrent, la seule partie d'elle qui pouvait encore bouger.
- C'était le thé, ma chérie, murmura Ophélie, ses lèvres effleurant l'oreille de Célestine. Tout comme pour ta mère. Un poison lent et sans goût. Il imite l'insuffisance cardiaque à la perfection.
Le cœur de Célestine martela contre ses côtes.
Le moniteur commença à biper plus vite.
Aigu.
Frénétique.
Ophélie gloussa, un son bas et cruel.
- Et tu as été si aveugle. Si inquiète pour ton mariage avec Brieuc. Pensais-tu vraiment qu'il te resterait fidèle ? Le fils de Thémis a déjà deux ans. Et ce compte offshore que Brieuc a ouvert avec l'aide de ton père... ton héritage a payé leur petit nid d'amour aux Caïmans. Tu as tout payé, espèce d'idiote.
Les mots étaient comme de l'acide, dissolvant les dernières de ses illusions. Un fils. Un fils de deux ans. Le blanchiment d'argent. Tout s'effondra sur elle d'un coup.
- Arrête ce bruit, aboya Amaury.
Il tendit la main et arracha le cordon du mur.
Le bip mourut.
Le silence s'engouffra, lourd et suffoquant.
La vision de Célestine commença à se brouiller sur les bords.
Des taches noires dansaient devant ses yeux.
Ses poumons brûlaient pour un air qui ne venait pas.
La panique, froide et tranchante, traversa sa conscience déclinante.
Ils avaient tué sa mère.
Ils étaient en train de la tuer.
Les ténèbres l'engloutirent tout entière.
Et puis, elle haleta.
L'air s'engouffra dans ses poumons, violent et soudain.
Célestine se redressa brusquement dans le lit, la poitrine soulevée.
Elle griffa sa gorge, s'attendant à sentir le tube fantôme, la sécheresse de la mort.
Sa peau était chaude.
Sa gorge était lisse.
Elle n'était pas dans la chambre blanche stérile.
Elle était entourée de draps en soie.
Au-dessus d'elle pendait un lustre en cristal, capturant la lumière du matin en mille prismes.
C'était une chambre d'hôtel.
Une chambre d'hôtel très coûteuse.
Son cœur battait si fort qu'elle pouvait l'entendre dans ses oreilles.
Elle regarda ses mains.
Elles n'étaient pas décharnées et maigres.
Elles étaient manucurées, la peau rouge de vie.
Un téléphone vibra sur la table de nuit.
Elle l'attrapa, ses doigts tremblant si fort qu'elle faillit le laisser tomber.
L'écran s'alluma.
12 septembre.
Il y a cinq ans.
Le jour de son mariage.
Célestine fixa la date, son souffle coupé dans sa gorge.
Elle n'était pas morte.
Elle était revenue.
Un grognement sourd provint de l'autre côté de l'immense lit.
Célestine se figea.
Son sang se changea en glace.
Elle tourna la tête lentement, les vertèbres de son cou craquant.
Un homme était allongé à côté d'elle.
Il était étendu sur le ventre, le drap rassemblé à sa taille.
Son dos était un paysage de muscles, un grand tatouage représentant un loup couvrant son omoplate.
Il bougea, roulant sur le dos.
Régis-le-Mince.
L'ennemi de la famille le Franc.
L'homme qui détruirait l'entreprise de son père dans trois ans.
L'homme que tout le monde appelait le Loup de Wall Street.
Des souvenirs de sa vie passée – sa première vie – s'écrasèrent dans son esprit.
La veille de son mariage.
Elle avait été droguée lors de son enterrement de vie de jeune fille.
Elle s'était réveillée ici.
Elle avait hurlé.
Elle avait couru dans le couloir enveloppée dans un drap, droit dans un mur de paparazzi.
Le scandale l'avait dépouillée de son héritage.
C'était le premier domino de la ligne qui avait mené à sa mort dans ce sanatorium.
Régis ouvrit les yeux.
Ils étaient gris comme un nuage d'orage, perçants et instantanément éveillés.
Il n'y avait aucune somnolence dans son regard, seulement une évaluation froide et prédatrice.
Il la regarda comme si elle était une intruse.
- Sors, dit-il.
Sa voix était un grondement profond, rauque de sommeil.
- Sors, Mademoiselle de l'Air.
Célestine se mordit la lèvre.
Elle la mordit fort, jusqu'à goûter la saveur métallique du sang.
La douleur l'ancrait dans la réalité.
C'était réel.
Elle ne fuyait pas cette fois.
Elle pensa à Amaury débranchant la prise.
Elle pensa au murmure d'Ophélie.
La peur était un luxe qu'elle ne pouvait plus se permettre.
Elle remonta le drap de soie jusqu'à sa clavicule, couvrant sa nudité.
Elle soutint le regard de Régis.
Elle ne cilla pas.
- Non, dit Célestine.
Sa voix était râpeuse, mais elle ne tremblait pas.
- Je ne pars pas, Régis.