Le téléphone glissa dans le lavabo. Soline haleta, agrippant le bord de la porcelaine froide si fort que ses jointures virèrent au blanc.
Puis elle le sentit. Une sensation chaude et liquide glissant le long de sa cuisse intérieure.
Soline baissa les yeux.
Sur le carrelage beige fissuré, une goutte de sang rouge vif s'écrasa. Puis une autre. Puis un ruisseau.
Elle recula en titubant, heurtant une femme qui entrait. La femme hurla.
Les bords de la vision de Soline devinrent noirs. Elle s'effondra. La dernière chose qu'elle vit fut sa propre main, pâle et tremblante, tendue sur le sol alors qu'une mare rouge s'étendait autour d'elle.
Les sons des urgences étaient une symphonie de chaos. Le bip des moniteurs. Le crissement des semelles en caoutchouc sur le linoléum. Des voix criant un jargon médical que Soline ne pouvait traiter.
Elle était sur un brancard. Les lumières au plafond étaient aveuglantes.
Le Dr Lefebvre était là. Elle le reconnut de ses précédentes visites secrètes. Il avait l'air sombre, criant des ordres à une infirmière qui essayait de trouver une veine dans le bras meurtri de Soline.
Soline agrippa la manche du médecin.
- Mon bébé, murmura-t-elle. Est-ce que le bébé va bien ?
Le Dr Lefebvre ne la regarda pas. Il fixait le moniteur, sa voix rapide, hachée.
- Complications aiguës dues à la leucémie. Nous devons interrompre la grossesse immédiatement. Il faut faire un curetage tout de suite ou vous allez vous vider de votre sang.
Soline secoua la tête, ses larmes se mêlant à la sueur froide sur ses tempes.
- Non. S'il vous plaît. Sauvez-le.
- Nous n'avons pas le choix, Soline. Vous êtes en train de mourir.
Le médecin regarda l'infirmière.
- Apportez les formulaires de consentement, il nous faut une signature, ou faites venir le mari. Le mari est-il là ?
La main de Soline retomba de sa manche. Elle hocha la tête faiblement. L'infirmière lui fourra un téléphone dans la main. C'était son téléphone personnel.
Elle composa le numéro épinglé en haut de sa liste de contacts. Le numéro qu'elle n'était jamais censée appeler pendant les heures de bureau.
Bastien.
La salle de conférence de Dumont Global était silencieuse, hormis le bourdonnement de la climatisation. Bastien Dumont était assis en bout de la longue table en acajou. L'équipe d'acquisition débitait des banalités sur les projections trimestrielles.
Son téléphone personnel vibra contre le bois poli.
Il jeta un coup d'œil. Le nom sur l'écran fit se contracter sa mâchoire. Soline.
Il tendit la main pour refuser l'appel. Puis il se souvint de la voix de son grand-père la veille. « Sois gentil avec elle, Bastien. C'est la famille. »
Bastien laissa échapper un bref soupir d'agacement et décrocha.
- Qu'est-ce qu'il y a, Soline ?
- Bastien.
Sa voix était humide, brisée.
- Je suis à l'hôpital. Le bébé... s'il te plaît, j'ai besoin que tu signes...
Bastien se figea. Ses yeux glissèrent vers l'autre bout de la table. Alix était assise là, prenant ostensiblement des notes pour la réunion, bien qu'elle fît surtout tourner un stylo en or entre ses doigts. Elle leva les yeux, croisant son regard.
Elle forma les mots avec ses lèvres : Elle demande encore de l'argent ?
Bastien se souvint de la conversation qu'il avait eue avec Alix la nuit dernière. Alix l'avait prévenu. Elle avait dit que Soline était désespérée, qu'elle inventerait une fausse grossesse pour verrouiller sa part du fonds fiduciaire avant la fin de l'année fiscale.
Un rictus froid tordit la lèvre de Bastien.
- Soline, dit-il, sa voix basse et dangereuse. Tu n'as vraiment aucune limite, n'est-ce pas ? Tu mens à propos d'un enfant pour me soutirer du cash ?
- Bastien, je t'en supplie ! hurla Soline à l'autre bout du fil.
- Si tu veux t'en débarrasser, c'est ton choix, dit-il, sa voix dénuée d'émotion. N'essaie pas de me mettre ça sur le dos comme moyen de pression. Je suis en réunion.
Il écarta le téléphone de son oreille et appuya sur l'icône rouge. Il jeta l'appareil sur la table. Il atterrit dans un claquement sec.
La pièce était morte de silence. Chaque cadre le fixait.
- Continuez, dit Bastien en se renversant dans son fauteuil en cuir.
La tonalité bourdonna dans l'oreille de Soline.
Elle laissa le téléphone glisser de ses doigts. Il heurta le sol.
Le moniteur au-dessus de sa tête émit un long sifflement aigu.
- La tension s'effondre ! hurla le Dr Lefebvre. Oubliez le mari ! On la perd ! Emmenez-la au bloc, maintenant !
Le brancard se mit à bouger. Les dalles du plafond défilèrent en un flou. Soline sentit le froid remonter le long de ses jambes, s'installer dans sa poitrine. Elle ferma les yeux. Une larme unique s'échappa, brûlante contre sa peau glacée.
Bastien, pensa-t-elle alors que les ténèbres l'engloutissaient tout entière. Tu viens de nous tuer.