Camila sentait l'humidité glacée du mur de béton contre son dos, le froid traversant le tissu fin de sa robe comme une morsure. Ses poignets étaient écorchés par les cordes rugueuses qui l'attachaient à la chaise, la peau à vif, brûlante. Elle ne pleurait plus. Les larmes avaient séché depuis des heures, peut-être des jours. Le temps n'avait plus de sens dans cet endroit sans fenêtre, sans lumière, où seul le bruit des pas au-dessus de sa tête lui rappelait qu'elle était encore vivante. Encore prisonnière.
Au-dessus d'elle, les pas lourds résonnaient. Des voix étouffées. Des rires. Le bruit d'une bouteille qui se brise. Puis... le silence à nouveau. Ce silence qui la dévorait de l'intérieur.
Elle ferma les yeux, cherchant à se souvenir d'un autre temps. Un temps où elle riait avec ses amies au bord de la rivière, les pieds dans l'eau fraîche, le soleil sur la peau. Un temps où elle avait des rêves. Des rêves stupides de fille de vingt-deux ans qui croyait encore que la vie pouvait être belle, qu'elle pourrait peut-être devenir professeure, avoir une petite maison, une famille. Des rêves qui semblaient maintenant appartenir à une autre vie. À une autre personne.
Mais c'était avant.
Avant que son père ne perde tout au poker. Ce père qu'elle avait aimé malgré ses défauts, malgré l'alcool, malgré les promesses brisées. Elle se souvenait encore de son visage ce soir-là, quand il était rentré à l'aube, les mains tremblantes, le regard fuyant. Elle avait su immédiatement que quelque chose de terrible s'était produit.
Avant qu'il n'emprunte à des hommes qu'on ne devait jamais approcher.
Avant qu'il ne disparaisse comme un lâche, la laissant seule face aux créanciers.
« Cent mille dollars. »
C'était ce qu'ils avaient dit. Cent mille dollars, plus les intérêts. Une somme qu'elle ne verrait jamais de sa vie, même en travaillant jour et nuit dans ce bar miteux où elle servait des bières tièdes à des hommes aux mains baladeuses.
Alors ils avaient trouvé une autre solution.
La porte de la cave s'ouvrit brusquement, faisant sursauter Camila. Une lumière crue l'aveugla. Elle cligna des yeux, tentant de distinguer la silhouette massive qui descendait les marches. L'homme portait un costume sombre trop serré sur ses épaules musclées. Une balafre barrait sa joue gauche.
- Debout, dit-il simplement.
Sa voix était un grondement sourd, dénué d'émotion. Il trancha les cordes d'un geste sec. Camila massa ses poignets endoloris, ses jambes tremblaient quand elle se leva. Combien de temps était-elle restée attachée ? Ses muscles protestaient, ankylosés.
- Où... où m'emmenez-vous ? murmura-t-elle, la gorge sèche.
L'homme ne répondit pas. Il se contenta de la saisir par le bras et de la pousser vers l'escalier. Chaque marche lui semblait insurmontable. Lorsqu'elle émergea enfin dans ce qui ressemblait à un entrepôt désaffecté, elle dut détourner les yeux de la lumière crue des néons.
Trois hommes l'attendaient. Ils étaient adossés contre un van noir, fumant des cigarettes. Leurs regards glissèrent sur elle comme sur une marchandise. L'un d'eux, un homme maigre au visage grêlé, sourit en révélant des dents jaunies.
- C'est elle ? demanda-t-il.
- Ouais, répondit l'homme à la balafre. La fille Navarro.
Le maigre s'approcha, tournant autour de Camila comme un prédateur. Elle sentit son regard lui parcourir le corps et elle serra les poings, refoulant la nausée qui montait en elle.
- Pas mal, dit-il en tirant sur sa cigarette. Elle fera l'affaire.
- Faire l'affaire pour quoi ? lâcha Camila, sa voix tremblant malgré elle.
Le silence qui suivit fut plus terrifiant que n'importe quelle réponse. Les hommes échangèrent des regards. Puis le maigre éclata de rire, un rire sec et désagréable.
- Personne ne t'a expliqué ? Ton père devait de l'argent au Seigneur. Beaucoup d'argent. Et maintenant, tu es le paiement.
Les mots la frappèrent comme un coup de poing. Le Seigneur. Même elle avait entendu parler de lui. Alejandro Castillo. Le chef du cartel le plus puissant de la région. Un homme dont le nom seul suffisait à faire taire une pièce entière.
- Non, souffla-t-elle, reculant d'un pas. Non, vous ne pouvez pas...
- Oh que si, on peut, coupa l'homme à la balafre. Ton père a signé. T'es à lui maintenant.
Camila voulut courir. Ses jambes se dérobèrent sous elle avant même qu'elle n'ait pu faire un pas. L'homme à la balafre la rattrapa sans effort, ses doigts s'enfonçant dans son bras comme des serres.
- Ne te fatigue pas, grogna-t-il. Tu vas juste te faire du mal.
Ils la traînèrent jusqu'au van. Elle se débattit, donna des coups de pied, cria jusqu'à ce que sa voix se brise. Mais personne ne vint. Personne ne viendrait jamais.
Dans le van, on la jeta sur une banquette en cuir usé. Les portes claquèrent. Le moteur rugit. Camila se recroquevilla contre la paroi métallique, tremblante, les bras serrés autour de ses genoux.
À travers la vitre teintée, elle vit défiler les rues familières de son quartier. Puis la ville s'effaça, remplacée par des routes sinueuses bordées de collines arides. Ils roulaient depuis combien de temps ? Une heure ? Deux ? Elle avait perdu toute notion du temps.
Le van finit par ralentir. Devant eux se dressait un immense portail en fer forgé, encadré par deux guérites où des hommes armés montaient la garde. Le portail s'ouvrit sans un mot. Ils pénétrèrent dans un domaine qui ressemblait à une forteresse.
Des murs de pierre s'élevaient de chaque côté de l'allée bordée de palmiers, tellement hauts qu'ils bloquaient la vue sur l'extérieur. Camila comprit immédiatement : ce n'était pas un domaine. C'était une prison. Une prison luxueuse, certes, mais une prison quand même. Au loin, une villa majestueuse brillait sous le soleil déclinant, blanche et froide comme un mausolée, comme si elle n'avait jamais connu le rire, la joie, la vie. Des hommes en costume noir patrouillaient sur le terrain, des oreillettes vissées aux oreilles, des armes à la ceinture, leurs visages aussi inexpressifs que des masques.
Le van s'arrêta devant l'entrée principale. On ouvrit les portes. L'homme à la balafre la tira dehors sans ménagement. Camila tituba, éblouie par la lumière, puis leva les yeux vers la villa.
C'était un palais. Mais un palais construit sur le sang et la peur. Camila le sentait dans chaque pierre, dans chaque coin d'ombre, dans le silence trop parfait des jardins. Ce lieu respirait la mort. Et elle venait d'y être condamnée à perpétuité.
- Bienvenue chez le Seigneur, ricana le maigre derrière elle.
Camila sentit ses jambes fléchir à nouveau. Mais cette fois, elle ne tomba pas. Elle planta ses pieds dans le gravier, redressa les épaules, et respira profondément. Si elle devait entrer dans ce lieu maudit, elle le ferait debout.
Parce qu'elle refusait de se briser.
Pas maintenant. Pas pour eux.
Les doubles portes en bois massif s'ouvrirent sur un hall démesuré. Du marbre blanc s'étendait sous ses pieds, reflétant la lumière d'un lustre de cristal suspendu au plafond cathédrale. Des tableaux sombres ornaient les murs, des portraits d'hommes au regard dur.
Une femme d'une cinquantaine d'années, vêtue d'un tailleur noir impeccable, descendit l'escalier monumental. Ses talons claquaient sur le marbre avec une précision militaire. Elle s'arrêta à quelques mètres de Camila, l'examina de la tête aux pieds, puis fronça les sourcils.
- C'est elle ? demanda-t-elle d'une voix glaciale.
- Oui, Madame Rosa, répondit l'homme à la balafre.
Rosa fit un geste de la main, congédiant les hommes. Ils disparurent aussi silencieusement qu'ils étaient apparus, laissant Camila seule face à cette femme à l'aura intimidante.
- Suis-moi, ordonna Rosa.
Camila hésita. Puis, serrant les dents, elle suivit la femme à travers un dédale de couloirs luxueux. Chaque pièce qu'elles traversaient respirait la richesse et le pouvoir. Des œuvres d'art coûteuses, des meubles anciens, des tapis persans. Tout était parfait, glacé, dénué de chaleur humaine.
Elles s'arrêtèrent devant une porte en acajou. Rosa frappa deux coups brefs, puis entra sans attendre de réponse. Camila franchit le seuil, et son cœur manqua un battement.
Le bureau était immense, dominé par de larges baies vitrées qui donnaient sur un jardin impeccablement entretenu. Mais Camila ne voyait rien de tout cela.
Son regard était rivé sur l'homme assis derrière le bureau en bois sombre.
Alejandro Castillo.
Il était plus jeune qu'elle ne l'avait imaginé. Peut-être trente-cinq ans, peut-être moins. Difficile à dire avec ce visage de marbre, ces traits ciselés qui auraient pu être beaux s'ils n'étaient pas aussi durs, aussi impitoyables. Ses cheveux noirs étaient tirés en arrière, révélant un front haut, des pommettes saillantes. Il portait une chemise blanche impeccable, les manches roulées sur des avant-bras musclés.
Il ne leva même pas les yeux de ses documents. Sa main bougeait avec une précision mécanique, signant des papiers comme s'il s'agissait de condamnations à mort. Peut-être que c'était le cas.
Le silence s'étira, lourd, oppressant. Camila sentit la panique monter en elle, mais elle l'écrasa. Elle ne lui donnerait pas cette satisfaction.
Finalement, Alejandro posa son stylo. Il leva les yeux.
Et Camila comprit pourquoi on l'appelait le Seigneur. Ce n'était pas seulement le pouvoir qu'il détenait, les hommes qu'il contrôlait, l'empire qu'il avait bâti. C'était cette aura. Cette présence écrasante qui remplissait la pièce, qui aspirait tout l'oxygène, qui faisait plier les genoux même aux plus braves.
Son regard était aussi froid que l'acier. Aussi tranchant qu'une lame. Il la dévisagea avec une indifférence calculée, comme s'il évaluait la valeur d'un objet.
- Camila Navarro, dit-il d'une voix grave, presque caressante dans sa froideur. Enfin. J'attendais de voir si les rumeurs étaient vraies.
- Quelles rumeurs ? murmura-t-elle malgré elle.
Ses lèvres se courbèrent imperceptiblement. Ce n'était pas un sourire. C'était quelque chose de plus dangereux, de plus prédateur.
- On dit que la fille Navarro a du cran. Qu'elle n'a pas froid aux yeux. Je voulais voir ça de mes propres yeux.
Elle aurait dû baisser les yeux. Se soumettre. Trembler.
Mais au lieu de cela, Camila planta son regard dans le sien et releva le menton.
- Je ne suis pas une marchandise.
Les lèvres d'Alejandro esquissèrent quelque chose qui ressemblait presque à un sourire. Mais ce n'était pas de l'amusement. C'était quelque chose de bien plus dangereux. De la curiosité, peut-être. Ou pire : de l'intérêt.
Il se leva lentement, contournant le bureau avec une grâce féline. Chaque pas résonnait dans le silence. Il s'arrêta à quelques centimètres d'elle, tellement proche qu'elle pouvait sentir son parfum - un mélange de bois de santal et de quelque chose de plus sombre, de plus enivrant.
Camila refusa de reculer. Elle planta ses pieds dans le tapis, leva les yeux vers lui. De près, son regard était encore plus terrifiant. Des yeux couleur d'orage, froids et calculateurs, capables de lire en elle comme dans un livre ouvert.
- Tu as peur, murmura-t-il. C'est bien. La peur te gardera en vie.
- Je n'ai pas peur de vous, mentit-elle.
Cette fois, il sourit vraiment. Un sourire lent, presque cruel, qui ne montait pas jusqu'à ses yeux.
- Nous verrons bien, murmura-t-il, sa voix descendant d'un ton, devenant presque un ronronnement. Tu vas vivre ici maintenant. Dans ma maison. Sous mes règles. Et la première règle, Camila, c'est que tu m'appartiens. Ton temps m'appartient. Tes choix m'appartiennent. Ta vie entière m'appartient.
Il leva une main, et Camila se raidit, certaine qu'il allait la frapper. Mais ses doigts se contentèrent d'effleurer sa joue, un geste d'une douceur terrifiante.
- Ne me déçois pas, chuchota-t-il. Ce serait... dommage.
Puis il se détourna, retournant à son bureau comme si elle n'existait déjà plus. Rosa posa une main ferme sur l'épaule de Camila, la poussant vers la sortie.
Et dans ce moment, alors que la porte se refermait derrière elle, Camila sut deux choses avec une certitude absolue.
La première : sa vie ne serait plus jamais la même.
La seconde : elle devrait devenir aussi impitoyable que lui si elle voulait survivre