Elle fixa le test, les mains tremblantes. Un sourire hésitant étira ses lèvres, aussitôt brouillé par des larmes qu'elle ne chercha pas à retenir. Sa paume glissa instinctivement sur son ventre encore lisse, comme si elle voulait s'assurer que ce miracle lui appartenait vraiment.
- C'est réel... murmura-t-elle.
Une pensée s'imposa à elle avec une force presque naïve : Rabane serait heureux. Peut-être que cette nouvelle changerait quelque chose. Peut-être qu'il arrêterait de courir après d'autres femmes. Elle s'accrocha à cette idée comme à une bouée.
Son téléphone vibra, brisant le silence. Elle retint un soupir, essuya rapidement ses joues et décrocha sans même vérifier qui appelait.
- Oui ?
- Prépare un potage au poulet. Ajoute du riz, des pâtes. Et fais aussi une salade.
La voix de Rabane était sèche, distante, sans la moindre chaleur. Il raccrocha aussitôt, comme toujours, sans attendre de réponse.
Séréna resta quelques secondes immobile, le combiné contre l'oreille. Elle se demanda, pour la centième fois, si elle ne s'était pas trompée en acceptant ce mariage arrangé. Son père l'avait convaincue que le temps finirait par adoucir les choses, qu'elle comprendrait d'elle-même si elle devait partir. Mais elle était restée. Par loyauté, par culpabilité, et parce qu'elle l'aimait. Elle avait même fini par croire qu'un enfant pourrait tout réparer.
Un détail la troubla pourtant : Rabane n'avait jamais touché à une salade de sa vie. Il détestait ça.
Elle chassa cette pensée. Peut-être avait-il changé d'avis.
Elle donna des instructions aux domestiques pour acheter les ingrédients manquants, puis entra elle-même en cuisine. Elle tenait à préparer le repas de ses propres mains. Une fois tout prêt, elle monta se doucher, prit le temps de choisir une robe qu'elle n'avait encore jamais portée, se maquilla avec application.
Depuis plus d'un an, elle ne faisait plus attention à son apparence. Les photos et les vidéos des infidélités de Rabane arrivaient régulièrement sur son téléphone. À quoi bon essayer d'être belle quand on se sent invisible ? Pourtant, malgré tout, elle l'aimait encore. Et elle n'avait pas oublié la promesse faite à son père avant sa mort, six mois après leur mariage.
La mère de Rabane n'était déjà plus là depuis longtemps. Sa grand-mère, Célia, éprouvait une sincère affection pour Séréna, mais sa santé fragile l'empêchait d'intervenir. Quant à Rabane, il restait insaisissable. Il savait qu'il plaisait. Il savait aussi s'en servir. Même quand Séréna voulait lui résister, il trouvait toujours un moyen de la faire céder.
Ce soir-là, pourtant, elle voulait croire à un nouveau départ.
Lorsqu'il franchit la porte, elle s'approcha naturellement pour récupérer son manteau. Elle s'arrêta net.
Zyria était à son bras.
Séréna la reconnut aussitôt. Celle qu'elle avait toujours considérée comme le grand amour de Rabane. Il ne l'avait jamais dit clairement, mais son regard en disait long.
Zyria était partie étudier à l'étranger peu avant le mariage. Elle avait disparu sans explication, changé de numéro. À l'époque, le père de Rabane, gravement malade, avait exigé qu'il épouse Séréna. Rabane avait obéi pour lui faire plaisir. Après la mort de son père, il n'avait plus fait le moindre effort pour cacher son amertume.
Les mains de Séréna tremblaient quand elle prit le manteau de son mari. Zyria lui tendit le sien avec un sourire poli. Séréna détourna les yeux, prétextant une occupation.
Sa voix vacilla malgré elle.
- Pourquoi est-elle ici ?
Rabane l'ignora presque. Il guida Zyria jusqu'à la table et l'installa avec attention, comme une invitée d'honneur.
- Elle n'est pas une étrangère, dit-il d'un ton sec. C'est elle que j'aurais dû épouser. Et elle porte mon enfant.
Le monde sembla se figer.
- Trois ans que nous sommes mariés et tu n'as rien pu m'apporter, poursuivit-il sans retenue. Je l'ai retrouvée il y a trois mois. Deux mois plus tard, elle était enceinte.
Chaque mot tombait comme une gifle. Séréna resta droite, le visage fermé.
- Rabane, je meurs de faim, intervint Zyria d'une voix douce, presque capricieuse.
Elle était impeccable, habillée de grandes marques, maquillée avec goût. À côté d'elle, Séréna se sentit terne, déplacée.
Rabane tourna vers elle un regard autoritaire.
- Sers la salade.
Tout s'éclaira d'un coup. La salade n'était pas pour lui. Elle avait été préparée pour Zyria. Peut-être même que tout le repas lui était destiné.
Un souvenir douloureux refit surface. Au lycée, elles avaient été proches. Séréna cuisinait pour Zyria, lui confiait ses sentiments pour Rabane. Zyria l'avait encouragée à lui avouer son amour. Le jour où Séréna s'était rendue chez lui, pleine d'espoir, Zyria était déjà là. Et Rabane ne l'avait même pas regardée.
La trahison avait été totale.
Sa main se posa brièvement sur son ventre avant qu'elle ne la retire. Il avait déjà un enfant en route. À quoi bon parler du sien ?
Quelque chose se fissura en elle.
- Emmène-la dîner ailleurs, dit-elle calmement. Je ne suis pas à son service.
Rabane la fixa, surpris. Jamais elle ne lui avait répondu ainsi. Zyria baissa les yeux, contrariée.
- Elle s'installe ici dès aujourd'hui, déclara-t-il froidement.
Les dernières barrières de Séréna tombèrent.
- Après tout ce que j'ai fait pour toi, tu n'as même pas été capable de tomber enceinte, lança-t-il avec mépris. Elle, au moins, y est parvenue.
Séréna ne broncha pas. Elle pensa à révéler la vérité, mais se ravisa. Même enceinte, elle n'aurait pas sa place ici.
Elle releva la tête.
- Ça suffit, Rabane. Tu choisis. Elle ou moi.
Un sourire bref étira ses lèvres.
- Enfin une parole sensée. Je ne t'ai gardée ici que par respect pour mon père. À toi de voir. Tu restes pour t'occuper d'elle... ou tu pars.
La dernière illusion s'éteignit en elle. S'il ne la supportait plus, pourquoi revenait-il toujours vers elle la nuit ? Pourquoi cherchait-il encore sa chaleur ?
Elle n'allait plus s'accrocher à un homme qui avait déjà décidé de l'effacer.
- Je demande le divorce, dit-elle d'une voix ferme. Je ne partagerai pas ma maison avec une autre femme.
Rabane marqua un temps d'arrêt. Il ne s'attendait pas à cette décision. Séréna s'était toujours accrochée à lui, envers et contre tout.
Son visage resta impassible, mais il ne pouvait nier ce trouble persistant : malgré tout ce qu'il lui faisait subir, quelque chose en elle continuait de l'attirer, une force qu'il ne parvenait ni à comprendre ni à briser.